samedi, juillet 29, 2006

Le souvenir d'un réel enfoui

Ecrire, c’est comme un exercice de méditation tourné vers soi et l’infini du monde.
Mais cette méditation a pour lieux et positions la langue et la mémoire, toute la mémoire, on aurait envie de dire toutes les mémoires, tant nous savons que nous sommes à chaque fois uniques et communs, séparés et réunis (notre ADN ne fait aucune distinction culturelle ou autre), ramassés dans la matière et tendus vers le mystère.
La laïcité de l’écriture, telle que nous la concevons, appartient autant au monde du relegere (relier) qu’à l’univers des solitudes assemblées.
Ces femmes, ces hommes qui écrivent tentent de faire apparaître quelque chose qui resterait enfoui sans l’écriture, sans le ravivement des mots, sans le fabuleux travail d’une mémoire qui hésite en permanences entre la vérité, le souci de la vérité, la croyance en la vérité, l’illusion de la vérité et la déception de la vérité…
Celle, celui qui se met à vouloir arracher de la confusion de la mémoire des signes de réel, des morceaux d’expériences ravivées par l’écriture s’expose littéralement à dévier le cours de la croyance dans le réel.
L’auteur est alors dans cet entre-deux qui consiste à écrire au nom du réel ce qui nous apparaît aujourd’hui comme une des versions possibles du réel.
Cet événement, cette aventure de l’esprit et des sentiments passe par l’émotion de la découverte, de la révélation de ce qui était sensible mais pas encore passé à la lumière de la reconnaissance.
C’est l’écriture qui pousse l’audace jusqu’à opérer un montage d’expériences, lentement endormies dans la mémoire, pour en faire une continuité, un récit, un récit de vie…
Et écrire un récit de vie suppose que l’on accepte, parfois, malgré tous les efforts du monde, de se passer de la vérité au nom de la reconstitution du réel.
Cette transaction n’est pas exceptionnelle, elle est la règle, elle permet la continuité de la reconstitution d’un monde qui n’a jamais existé que dans notre souci de le faire exister pour que nous nous en souvenions comme d’une expérience authentique et non rêvée.
Cette relation à la mémoire est évidemment subtile mais elle passe aussi par des lieux simples et évidents : fera sens ce qui a un sens (quel qu’il soit, encore faut-il le reconnaître), fera expérience ce qui a été nommé (c’est-à-dire reconnu et inscrit dans la mémoire, la conscience du récit intime des événements enchaînés dans l’expérience du corps, de l’espace et du temps). Cette chaîne de témoignages (ces expériences rapportées par les autres et que nous prenons comme les nôtres), d’événements intimes, de confrontations à l’histoire des autres, de lien aux autres par l’écoute de ce qu’ils racontent d’eux-mêmes prend lentement place en nous comme étant la trace de notre récit, amalgamant des morceaux de vie d’origines diverses.
Ces morceaux de vie sont reliés par la parole du narrateur, construits par ce que nous appellerons l’esthétique des sentiments, projetés dans la grande oreille du monde par la lecture ou la publication (aussi modeste soit-elle).
Ce travail passe nécessairement par un acharnement à ouvrir les lieux communs dans lesquels nous sommes presque toujours enfermés. C’est la suite de ces opérations qui n’ont de valeur stricte que dans le sens du lien de soi à soi et de soi aux autres qui fait la matière première de l’écriture du récit de vie…
Ecrire, c’est poursuivre un souvenir qui n’existe que dans le sens où il annonce, masque même, une expérience plus secrète, plus flottante, plus indéterminée et qui remontera enfin à la surface grâce aux leurres qui le désignaient et qu’il s’agit alors déteindre pour mettre à jour ce qui dormait à l’ombre…

Daniel Simon
Juin 2006



Ecrire un récit de voyage

(à suivre)

"On ne peut communiquer une expérience sans raconter une histoire"

Walter Benjamin

Ecrire un récit de voyage suppose de laisser émerger souvenirs, faits, dates, circonstances et d'accorder ces événements dans le sens d'une "histoire", la sienne en train de voyager, ou rapportant des traces de voyage.
On pourrait dire que le récit de voyage tente de rassembler "les" histoires du sujet observant le monde, ou encore le sujet observant le sujet en train de marcher, ou encore, le sujet dissout dans le paysage, ou encore le paysage disparaissant sous le regard des hommes qui l’habitent, ou encore…
En fait, le récit de voyage se saisit de la géographie pour lui faire rendre gorge et c’est l’histoire intime des gen,s qui en s’en dégage alors, des histoires de frontières, de cuisine, d’amours, de départs,.…
Ces histoires se profilent dans la matière du récit. Ce n'est pas la fiction qui est en jeu mais la tentative de ne pas faire de fiction…Le projet est évidemment impossible: toute écriture est une représentation, donc une fiction aussi minimale soit-elle.
Ecrire un récit de voyage, c'est donc accepter de raconter une voyage qui aura "infusé" dans la mémoire (de la sienne, de celle des autres) et d'en reconnaître les signes forts tout au long d'une chimie étrange qui s'appelle l'écriture…
Le Récit de voyage se situe dans un lieu au croisement de multiples chemins ou positions d'observation: la mémoire affective et collective, le souci de soi et de la reconnaissance de son identité, le désir de "révélér" (dans le sens photographique…) son expérience, son aventure humaine…
Ni légende, ni roman, ni poème épique, le Récit de voyage raconte entre soi et les autres cet écart où chacun tente de se reconnaître…

De l’horizontal et du vertical

Le récit de voyage est avant tout un récit, c’est-à-dire une histoire relatant une expérience et se développant dans un espace et un temps choisis par l’auteur. Ces temps et espaces vont varier tout le long des péripéties mais l’auteur veillera en permanence en ne pas perdre de vue le socle de sa narration. D’où parle-t-il ? De quel endroit du souvenir ? A quelle hauteur place-t-il son regard ? Surplomb, hauteur d’homme, contre-plongée, sont des hauteurs de regard et de mémoire qu’il convient de vérifier continuellement.
Le récit de voyage traverse de la géographie et fore de l’histoire dans cet espace horizontal. Il y a là un véritable croisement de mondes à laisser entendre au lecteur ? C’est de ce croisement que le récit de voyage s’empare : il se nourrit d’un paysage, d’un mouvement, d’une traversée, d’un balayage pour faire écho d’un tremblement de perception, pour laisser apparaître ce que la vue ressuscite, pour dresser un état des lieux d’une remémoration de quelque chose de vue et de déjà vu…
Le récit de voyage fait surgir de l’intime du grandiose, laisse apparaître le singulier dans la surface des choses, extrait l’instant de la cristallisation des lieux. Il fait entrevoir ce qui existe au-delà de nous et nous construit dans cette reconnaissance…
Le récit de voyage se joue des prospectus et des exploits repliés sur eux-mêmes. Il dénoue la géographie qui était enfermée dans les catalogues et les index, il instaure le temps de la découverte, à chaque fois…
Le récit de voyage aborde le paysage avec un regard synthétique (le voyageur découvre les lieux, les populations, les événements et les restitue dans leur contexte) et s’accordera le temps de voir ce qui faisait défaut ou accroc, ou bien encore ligne de partage dans l’image (il sera analytique)…


De la vitesse et du mouvement


Le style, c’est le changement de vitesses du récit. Il importe, dans le récit de voyage, de varier les vitesses d’écriture afin de rendre compte du mouvement interne au voyage.
Les temps du voyage peuvent signifier de la durée, de l’instant, une pause, une respiration,…Ces temps seront les charnières internes au récit, ils créeront les mouvements (chorégraphiques) entre les positions d’arrêt, de regard, de réflexion, de notation…
La ponctuation sera, évidemment, entièrement à notre service : le point virgule est à la phrase ce que la méditation est à l’action,…Mais cette ponctuation peut se limiter à un essentiel extrêmement concentré : encore une fois, il importe de traduire dans le texte le mouvement du voyage, ses étapes, ses haltes, ses décisions soudaines, ses pointes de regard et ses longs travellings mélancoliques.

Du micro et du macro

Le détail, le minuscule, l’infime, le fugace, le volatile même sont les traces du voyage, comme des « poussières de voyage ». (1)
Il y a de la transparence dans les lieux que l’on traverse, ils livrent du microscopique, comme des « rognures d’ongles » des legs de François Villon.
Ces instants, ces indices, ces coups d’œil sont au voyage, ce que le détail est au personnage : sa matière, ce qui le différencie, ce qui le tire hors de soi et le livre à notre entendement…
Le large, l’ample, le vaste, le panoramique sont des façons de rendre compte autant du paysage que de notre regard accueillant l’immensité.
L’environnement, pour autant qu’il soit perçu comme tel, doit environner le voyageur…Il s’agit de déployer les choses dans le récit de telle sorte que la matière de l’espace imprègne le récit. Les couleurs, les masses, les fissures, les lumières, les zon es désertes ou habitées sont des objets que lé récit doit nous faire apparaître comme du matériau neuf, de la pure découverte. Non pas des lieux, mais de ce qu’ils évoquent et éveillent en nous. Rien ne sert de s’extasier sur l’immensité de l’Amazone, nous le savons, même au fond de notre chambre ; mais qu’est-ce que cette immensité développe à nouveau au fond du voyageur, comment va-t-il faire résonner à nouveau l’Amazone dans sa dimension…monstrueuse ?
Enfin, les alternances d’infime, les saccades de presque rien, les suites de vastes étendues formeront la qualité du récit en écho avec la qualité du regard, c’est-à-dire à sa capacité à voir « la lumière entre les couleurs » comme le disaient les impressionnistes.

De la légèreté des détails


Le détail peut également détruire le récit de voyage, lui enlever tout son souffle, le conduire à la répétition obsessionnelle de l’anecdote…L’arbre qui cache la forêt peut également dissimuler la profondeur de ce que le lecteur entrevoit dans la forêt opaque mais nommée dans son opacité.
Le détail léger, bref, faisant raccord avec d’autres aplats peut soudain être une charnière qui ouvre l’étendue dans la profondeur ou provoquer l’arrêt…sur image…
Le détail, quand il dissimule la structure ou ne fait qu’ornementer s’approche plus de la notation kitsch que de la perception du fugace…

DS

(1) Benoit Peeters, Impressions Nouvelles.



Le Roman


" Le roman n'a plus de cadre, il a envahi et
dépossédé tous les autres genres. Comme la
science, il est maître du monde..."
(Emile Zola, Le Naturalisme au théâtre, 1881)


A l'origine, entre le Vème et le VIIIème siècle, le terme Roman désigne une langue parlée. C'est l'ensemble des dialectes résultant de l'évolution du latin argotique que les envahisseurs latins ont imposé sur le territoire de la Gaule.Vers le IXème siècle le roman commence à s'écrire. ( >-> §)Vers le XIème , Roman va désigner des œuvres en vers écrites en roman racontant des aventures par opposition à celles écrites en latin; l'expression "mettre en roman" apparaît vers 1150 pour désigner des récits adaptés des textes latins : elle décrit alors le choix d'une langue et une pratique, la traduction (ou translatio), qui est en général une adaptation plus ou moins éloignée. La langue vulgaire est d'abord utilisée pour des textes de nature hagiographique, mais très vite la fiction s'en empare. Le nouveau genre littéraire ainsi créé prend le nom de la langue qu'il utilise. Le sens usuel du terme "roman" demeure toutefois assez longtemps celui de "récit composé en français", même si Chrétien de Troyes substitue à l'expression "mettre en roman" celle de "faire un roman" qui met l'accent sur son activité créatrice.Cependant, aux XIIème et XIIIème siècles, on appelle aussi "romans" des textes qui n'en sont pas tout à fait (Roman de Brut, Roman de la Rose, Roman de Renart), tandis que l'on continue de trouver en concurrence, pour désigner le genre romanesque, le mot "conte", qui en ancien français a le sens général de récit.En tout état de cause, le XIIème siècle est celui de l'invention du genre romanesque en langue française. Il voit fleurir des romans d'une grande diversité thématique, mais qui tous sont des romans en vers.Comme la chanson de geste, les premiers romans français sont en vers. Le mètre et la structure utilisés sont toutefois plus souples : des couplets d'octosyllabes à rimes plates (aa, bb, cc, etc.) ont remplacé les décasyllabes organisés en laisses de la chanson de geste. Contrairement à la poésie lyrique et à la chanson de geste, le roman n'est pas destiné au chant mais à la lecture, même s'il s'agit encore le plus souvent d'une lecture à haute voix. Le roman revendique donc le statut de texte écrit.Les prologues des romans en vers insistent d'ailleurs sur le travail et le savoir-faire de l'écrivain, qui y est souvent nommé. Ils sont le lieu d'une réflexion sur l'écriture, sur son rapport à sa source. "Mettre en roman", c'est mettre en mémoire (en remembrance), consigner le passé par écrit afin qu'il survive. C'est aussi diffuser un savoir et une sagesse : le romancier médiéval est le plus souvent un clerc, éclairé par la religion chrétienne et capable de " gloser la lettre ", mais il faut également divertir pour instruire.Les sujets traités par les romans en vers sont extrêmement divers. Au début du XIIIème siècle, jean Bodel distingue (dans la Chanson des Saisnes, v. 6-11), trois "matières" (ou sujets) romanesques : La "matière de France" (Les chansons de geste et leurs sujets épiques), la matière antique ("matière de Rome la grant"), et la matière de Bretagne (les "contes de Bretagne", qualifiés de "vains et plaisants"). Il existe également dès le XIIème siècle une tendance plus "réaliste" du roman en vers. A partir du XIVème siècle, l'appellation se généralise aux œuvres en prose racontant des aventures guerrières ou sentimentales.Au XVIème siècle, lorsque le Français devient la langue officielle sur le territoire des Francs, un roman va désigner une œuvre d'imagination, en prose, assez longue, "romanesque".
De tous les genres littéraires (passant par l'écriture), le roman est le plus moderne. Il réunit la narration, les dialogues et les descriptions, trois caractéristiques qui le distinguent.Son ancêtre "phylogénétique" demeure l'Épopée, car elle comporte également une narration descriptive renfermant des dialogues. Ces deux genres partagent en outre l'étendue du propos et sa durée.
De la Tragédie, le roman garde surtout l'étendue du propos et sa durée. De la tragédie, le roman a surtout emprunté l'introspection et le regard lucide porté sur les mobiles de l'action.Toutefois, le roman constitue un genre "décadent" en regard de l'Épopée. En effet, la conscience du héros épique se rallie à un esprit collectif et ses valeurs sont transparentes, ce qui signifie qu'il connaît ses raisons de vivre.Au contraire, le héros de roman se retrouve avec un moi individuel, il cherche ses valeurs et doit lui-même trouver un sens à sa vie (Cf le Héros).C'est avec Chrétien de Troyes, le "père" du genre romanesque que le roman va désigner des oeuvres littéraires qui racontent une histoire fictive d'amour et d'aventure. Chrétien Aux environs de 1170, il écrit pour Marie de Champagne et Philippe d Alsace : Erec et Enide, Cligès, Yvain, Lancelot ou le Chevalier à la Charrette, le roman de Perceval ou le Conte du Graal, autant de créations qui appartiennent à l'honneur de Chrétien et non pas à une littérature prestigieuse; ce sont des romans arthuriens. Arthur est un roi légendaire qui a vécu à une époque indéterminée. L'environnement romanesque est celui du XIIème siècle Il utilise des contes mal racontés et leur donne une belle structure. Il se place donc sur le terrain esthétique. Le roman doit être bien construit mais pas forcément vrai..Alors que la Chanson de geste s'intéressait à la guerre et prétendait raconter l'Histoire de France, le public veut de belles histoires et l'amour va petit à petit jouer un rôle essentiel. Quand Roland meurt à Roncevaux, il n'a pas de pensée pour sa bien-aimée. Or dans le roman, on accomplit des exploits pour les beaux yeux d'une dame; l'action est concentrée dans le temps et autour d'un personnage central (amour de Lancelot pour Guenièvre). Il ne s'agit plus de guerre avec les les Sarrasins ou les Anglais . L'action se place dans un temps légendaire; le sujet du roman se confond avec les aventures et le destin d'une personne unique, de sa vie.Le public va très vite être fasciné par les romans, provoquant la réaction des moralistes qui considèraient que raconter des histoires d'amour et écouter des aventures mensongères étaient des frivolités pendant que, plus tard, Voltaire, de son côté, pense que ce genre littéraire est "réservé d'abord aux femmes et aux faibles d'esprit"Dans sa théorie sur le roman, Georges Luckacs soutient que le héros romanesque recherche des valeurs absolues dans un monde où elles sont dégradées. Don Quichotte de la Manche de Cervantès ou Le Père Goriot de Balzac restent les meilleurs exemples de cette situation. Il est donc un héros de la désillusion, ce qui explique peut-être le nombre effarant de suicides dans la littérature comme dans le monde réel.Par ailleurs, le héros du roman se démarque de héros du Conte par un trait essentiel. Alors que le héros de conte accomplit un voyage phénoménologique à caractère initiatique dans lequel les êtres évoluent à son contact, le héros problématique romanesque, lui, réalise un voyage à l'intérieur de lui-même dans lequel il évolue au contact des êtres et des choses (ce qu'on nomme le "moi kaléidoscopique").
Finalement, le fourmillement de personnages au sein du roman donne l'impression de société. Les décors et les lieux relèvent de l'univers du lecteur, renforçant ainsi la réalité des personnages et rendant aussi vraisemblable le fait de pouvoir les croiser fortuitement lors de nos déplacements urbains. Ainsi, si l'on est sur le boulevard Saint-Honoré à Paris,on peut s'imaginer que Rastignac en a déjà foulé la chaussée d'un pas conquérant.De Balzac à Zola, de Zola à Proust, de Proust à Sartre, de Sartre à Butor, le roman a changé. Il a changé d'objet, de procédés, de desseins. Ses formes successives ont été en rapport avec les transformations de la société, quand ce n'était pas sous le coup des bouleversements de l'histoire ; avec les progrès des autres arts, en particulier, du cinéma ; avec l'influence croissante des romans étrangers. En même temps, une sorte de malaise s'installait chez beaucoup de romanciers ; depuis Bouvard et Pécuchet , ou bien depuis Paludes , on était entré dans ce qu'on a appelé depuis l'" ère du soupçon " : il paraissait de plus en plus difficile de raconter avec aplomb une histoire captivante (>=>§)
Le roman, miroir de la sociétéDéjà en son temps, Balzac avait proposé au roman des ambitions nouvelles. Dans le célèbre avant-propos à La Comédie humaine (1842), il s'était proclamé l'historien des mœurs, décrivant Paris et la province, la noblesse et la bourgeoisie, l'armée et le clergé, la presse et l'édition.De Balzac à Zola, et quelles que soient les différences qu'il comporte, le roman se propose d'être comme le miroir du XIXème siècle. Waterloo est raconté par Victor Hugo dans Les Misérables , il l'avait été avec Stendhal dans La Chartreuse de Parme. La révolution de 1848 était évoquée dans L'Éducation sentimentale. La Débâcle de Zola décrivait la défaite de 1870. Les Goncourt s'affirmaient, eux aussi, les historiens du présent. Zola, qui considérait le roman comme une vaste enquête sur la nature et sur l'homme, voulait, dans ses Rougon-Macquart , " étudier tout le second Empire, peindre tout un âge social ".De 1830 à 1890, la société française a changé, et ce changement se reflète dans le roman; Balzac avait donné aux usuriers un rôle considérable parce qu'en son temps le crédit n'était pas encore organisé ; mais Zola, dans La Curée , évoquait les spéculations liées aux grands travaux d'urbanisme. Dans L'Argent , la spéculation boursière l'emportait même sur la spéculation foncière. Zola a saisi, dans Au Bonheur des dames , un développement de l'économie auquel Balzac n'avait pu assister : l'élimination du petit commerce par les grands magasins. Surtout, de Balzac à Zola, on assiste, dans le roman, à la montée d'une force neuve, celle du peuple. Il était déjà présent dans l'œuvre de George Sand ; il y avait, dans Les Misérables de Hugo, un Paris qu'on ne trouve pas chez Balzac, celui qui, au XIXème siècle, faisait le coup de feu sur les barricades. Mais c'est L'Assommoir de Zola qui était le premier grand roman sur le peuple, et qui avait, disait Zola, " l'odeur du peuple ". Germinal , quelques années plus tard, était le roman de la révolte populaire, le roman d'un peuple qui devenait, virtuellement, le moteur de l'histoire.
Une immense carrière est ouverte au roman, dès lors qu'on le conçoit comme une description encyclopédique du réel ; il n'est pas étonnant que les romanciers aient bonne conscience et que toutes leurs préfaces respirent une assurance tranquille : la créationromanesque repose sur le " sol philosophique " d'un positivisme largement compris. Certes, il y a du romantisme et du mysticisme chez Balzac : le dynamisme de Zola contraste avec le pessimisme de Flaubert. Le dessein encyclopédique prend même, dans Bouvard etPécuchet , un aspect dérisoire et caricatural qui fait de ce roman un des premiers symptômes de la crise du genre. Il est vrai aussi que, chez Hugo, la révolte populaire, loin d'être, comme chez Zola dans Germinal , le conflit de deux forces en présence, " la lutte du capital contre le travail ", n'était qu'une sorte de sacrifice expiatoire qui annonçait le paradis de l'avenir. Mais, si l'on prend du recul, et tout en gardant à l'esprit ces différences, on voit que le romancier se comporte comme un savant historien qui domine son temps et qui l'envisage comme le domaine de sa compétence. Peu importe qu'il expose une crise ou qu'il raconte une vie, qu'il intervienne pour apporter des renseignements ou qu'il se réfugie dans l'impassibilité : ses lecteurs, et il le sait, s'instruisent en le lisant. Enfermés dans l'étroitesse de leur propre vie, et sans autre moyen de communication avec le dehors, ils brûlent de connaître la vie des autres et d'avoir des vuesd'ensemble de cette époque qui est la leur, et dont ils ne perçoivent par eux-mêmes qu'un secteur minuscule.
Parmi les caractéristiques du Roman, au niveau de sa structure, on peut noter que :un certain nombre d'événements sont présentés à la fois logiquement et chronologiquement. Le " retour en arrière " ne trahit guère la chronologie : il expose les causes. Chaque épisode ouvre doucement vers le suivant. Le présent est expliqué par le passé, et il prépare l'avenir. C'est que le temps est pensé par le romancier comme le déploiement d'un système d'explication. Même quand il se cache, le romancier est là, pour unifier, de son point de vue " divin ", tous les incidents qu'il rapporte. Il est déterministe parce qu'il croit aux influences du milieu, mais surtout parce qu'il pense une vie comme un enchaînement de circonstances. Le romancier s'arroge la mission du savant : connaître le réel, et le faire connaître en l'exposant.

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jeudi, juillet 27, 2006

Le ménage du dialogue


[ Trois pièces courtes écrites récemment pour acteurs et marionnettes (« L’enfant assassin », « L’enfant dans la merde », « Les petites mamans ») vont être présentées au public sous forme de lecture-spectacle en Belgique francophone et au Portugal.]

Les premières séances de travail ont vite soulevé chez les acteurs des questions qui avaient à voir avec l’énonciation, la diction, la scansion, bien sûr, mais surtout qui les invitaient à chercher d’autres points d’appui. D’où allaient-ils parler pour éroder encore plus ce qui se donne à lire comme un écho de l’antériorité ? Heidegger écrit que la mort n’est pas devant mais derrière nous. Nous savons qu’elle a eu lieu, que rien n’y échappera, que cette affaire est faite, que tout est joué. C’est de là (et je sais que ces mots ne signifient peut-être qu’un peu de flou platonicien…) que parlent, à mon sens, les marionnettes…
Il suffit d’observer l’écriture dramatique contemporaine pour comprendre à quel point quelque chose de la parole et du corps littéraux (ce que je conçois comme le théâtre psychologique) semble chercher une sortie du texte dramatique pour acteurs. Des monologues de plus en plus longs, narratifs, accélérant un décalage stylistique, provoquant une échappée poétique (et lyrique très souvent…) apparaissent comme de véritables incrustations dans des situations où l’on sent, intuitivement que les dialogues s’épuisent, que les situations ralentissent, épuisent même l’énergie des personnages, autrement dit où le texte se donne des moments de totale liberté profératoire comme pour survivre à l’échange dialogique de plus en plus vide, à l’image des « rencontres citoyennes » de tous bords, des débats audio-visuels, de la communication et des « chats » planétaires infiniment répétés dans la même continuité.
La culture apparaît, à mon sens aujourd’hui, à l’instar de toute religion vide de sacré, comme écran à la question de la vérité. Ne reste donc que l’idéologie de la sincérité, de l’émotion, des sentiments exacerbés, bref, le règne de « l’émotion unique » apparaît comme la voie royale où tous, dans la même reconnaissance de nos défaites, évanouissements et confusions pouvons nous rencontrer et communier dans le même tremblement intime qui nous fait confondre notre moelle épinière avec le sens de la « dispute »…
Une certaine forme de théâtre contemporain se nourrit de cette hystérie et donne naissance à des œuvres qui peuvent être d’une qualité exceptionnelle, évidemment, la question n’est pas d’exclure un genre mais de repérer ce qui fait que ce genre, pour survivre, cherche de plus en plus à provoquer des moments de catharsis internes fulgurants comme des fusées. Soudain, les personnages quittent leur corps intime, creusent un chemin de paroles devant eux, s’aventurent dans une incantation qui les arrachent à toute reconnaissance psychologique et les projette dans un espace poétique qui cherche à mâcher les forces de l’infra ou du supra-humain, bref à emprunter ce qui appartient, à mon sens déjà, à l’univers de la marionnette.
La marionnette, on s’en souvient, c’est « une parole qui agit » (Paul Claudel) mais c’est aussi de l’humain qui pousse dans le larvaire, du monstrueux qui renaît et pousse la corne jusque dans le ventre du bon entendement humain, c’est de l’incertain qui nous rappelle à l’ordre, de la terreur qui surgit là où les voix sécuritaires entonnent les chants de la réconciliation, c’est le mal grignotant la conviction du bien, c’est le Bas luttant contre le Haut, l’animal, l’érotique et le scatologique faisant un pied de nez au lisse pornographique des home vidéos, c’est la lenteur contre la vitesse ou la vitesse contre la mollesse, c’est la nuit contre la lumière des studios, l’organique contre le sociologique, le désir contre le plaisir, la profusion et le débordement contre l’économique, le mouvement contre la position, la ligne contre le point, bref, la marionnette c’est une parole qui vient d’ailleurs et nous renvoie ailleurs, mais qui cherche à nous emmener là où nous craignons d’aller confusément (pour parodier Jean Vilar…).
Chaque fois que j’écris un texte pour marionnettes ou pour acteurs et marionnettes, je sais que je vais chercher en moi des images, des voix, des silences, des chœurs mais rarement des idées. Les idées appartiennent au monde…des idées, des débats, que sais-je, mais la marionnette n’a pas d’idée, elle n’est pas encore assez riche pour cela, pas assez civilisée, elle parle d’avant le temps des idées, elle rumine, chuchote, scande, psalmodie mais parle assez mal dans le sens que nous donnons communément à parler pour des êtres sur le théâtre ou dans la vie.
Les marionnettes signifient quelque chose de plus indistinct, d’immémorial que nous avons en nous et que nous tentons sans cesse de polir. Elles balbutient quelque chose du début que les enfants entendent si bien, elles disent ce que nous savions et que notre éducation diurne nous somme d’oublier. Et nous devons oublier au risque de ne plus pouvoir survivre dans une langue qui se dope aux néologismes tels que les nains deviennent des gens de petite taille et les aveugles des non voyants. Mais, comme l’écrivait Werner Herzog, qui doit en connaître en matière de marionnette quand on se remémore la puissance et la monstruosité de la majorité de ses personnages et de ses sujets, les nains aussi ont commencé petits…
Chaque fois que j’écris un texte pour acteurs et marionnettes, je ne sais qui sera l’acteur et qui fera la marionnette. Je ne sais en fait pas très bien qui va jouer quoi mais ce que je sais, c’est que les deux types de personnages représentés vont être contaminés par une parole de base, archéologique presque, mythologique peut-être mais certainement une parole qui va les arracher à un certain monde et à ses préoccupations civiles. Ces êtres qui vont se rencontrer dans la fable vont agir et parler comme des figures du dedans et non du dehors. Tadeusz Kantor, bien sûr mais aussi le bûto et la Commedia dell’arte, par exemple sont de grands inspirateurs. Mais n’importe quel moment de tragédie grecque nous renvoie également à ce temps archaïque où tout semble annoncé alors que nous savons qu’il nous faudra une éternité pour jouer ce qui se dit là.
Le plus étrange dans mon expérience d’écriture pour acteurs et marionnettes, c’est cette perception que j’écris là où ça tremble avant l’éruption ; je sonde le bouillonnement, j’ausculte la matière. Le texte se met alors à chercher le lyrisme et à le combattre, il renâcle devant la musique que les marionnettes semblent produire : des ondes chtoniennes, des grondements, des emphases. Oui, plus pu moins qu’humain, tel est le langage de mes marionnettes mais alors également, il s’agit d’affronter le plus (lyrisme, emphase, oraison,…) et le moins (silence, phrase rompue, syntaxe appauvrie,…) et c’est là que l’excitation est au plus fort. Je sens que le texte échappe d’un seul coup à quelque chose qu’un acteur peut jouer à s’appuyant sur une quelconque construction de personnage psychologique. Et Brecht, alors ? Peut-être mais ça ne me semble ps être la réponse : trop politique, binaire, didactique, réducteur en somme. Désolé, mais cette inquiétante étrangeté que la marionnette provoque en nous appartient plus au domaine totémique, me semble-t-il, qu’à l’espace de la Cité. Quelque chose de la Cité se dit, certes dans la parole des marionnettes, mis il s’agit alors plutôt d’un souvenir de Cité, d’une Atlantide plus que de Babel. Ca semble appartenir au domaine de la polis alors que ce sont les enfers qui irradient encore la langue des marionnettes…
Ecrire du théâtre pour marionnettes a été une occasion exceptionnelle de rejoindre en moi deux extrêmes : le goût du silence, du minimalisme, le sens de notre commune ignorance et en même temps la sensibilité à un souffle choral, la reconnaissance en nous du babil comme seul sabir universel. Bien sûr, ayant écrit longtemps pour adultes et le jeune public, je sais qu’il ne s’agit pas de la même chose (même si le théâtre jeune public a longtemps et durement répété que les deux écritures ne faisaient pas de différence…) : le monstre fait la différence…
L’écriture pour marionnettes dans le théâtre jeune public pose de tout autres questions et qui me semblent toutes porteuses de vraies réponses à un relatif épuisement du genre, dû, peut-être, à la répétition de plus en plus maîtrisée de sujets manufacturés dans la culture jeune public (clichés, fond de commerce des bons sentiments, situations de formatage télévisuel, bon goût éducatif et culturellement consensuel,…). Les marionnettes peuvent, puisqu’elles viennent d’ailleurs et qu’elles y retourneront, provoquer, bousculer et salir la langue du théâtre jeune public. C’est là que le travail est le plus périlleux, puisque c’est le lieu même des plus féroces autocensures mais c’est probablement aussi un langage d’antidote à la langue molle qui ne sait plus prendre en compte ni en charge l’horreur de la mondialisation et la bêtise de son expression.
Les marionnettes, qu’elles soient fadas, lutins, nutons, gremmlins ou autres figures de l’en deçà et de l’au-delà, ont bien du ménage à faire dans le dialogue contemporain.

Lisbonne, mars 2002.
Paru dans « Alternatives théâtrales » n° 72, Voix d’auteurs et marionnettes





Le vestiaire des poupées


Ce n’est pas qui, ou quoi, c’est comment.
Comment rejoindre sa part d’ « homme » à travers la marionnette ?
Comment se reconnaître en cette poupée qui tente de me ressembler et qui, dans cette tentative vaine me renvoie à la connaissance mystérieuse de mon inachèvement?
Cette conscience est un prolongement de notre mémoire antérieure, quand nous étions vivants, humains et…ailleurs, in utero, tout au centre, inachevé, avant de naître.
La marionnette, c’est ce noyau dur, quelque chose qui nous reste de ce voyage sur « le radeau amniotique » (1), une trace de cette absence-présence au monde, une tentative de résurrection de ce souvenir de l’au-delà et de l’en deçà, un noyau dans le fruit, une prescience plus que de la conscience, du silence au mitan des paroles.
C’est en épluchant une poupée russe, matriochka , emboîtement après emboîtement, que l’on arrive enfin à la dernière figure, la plus petite et la plus dure, pleine, définitive et initiale, comme un nodule dans le coeur des personnages qui la recouvrent…et la masquent.
Le mot, le verbe, la parole justement, sont des sésames pour cette autre scène que nous tentons d’occuper aussi dans la déraison et la rage de comprendre. Mais notre démesure, notre hubris reste humaine, si peu monstrueuse, tellement convenable, en parfaite obéissance à un surmoi bien tempéré. Et la marionnette, la poupée, le totem, le masque, cette forme articulée qui prétend nous ressembler, qui tente de nous renvoyer une construction du monde à notre bon entendement, soudain, nous en dit plus que nous ne pouvions ou souhaitions entendre de nous.

Ce « monstre » qui rôde par les chemins de nos cités, c’est à partir de la marionnette que nous tentons d’en faire un « portrait-robot »…C’est surprenant, en y pensant, de tomber sur ce mot « portrait-robot » alors que l’automate et le robot sont si proches, qu’il s’agit justement d’une image de l’homme, imprécise, mystérieuse, et qui est plus un trou qu’un plein.
C’est dans le trou de ce visage que nous allons chercher la déviance, la perversité, le regard du crime et de l’abomination. C’est dans ce trou que nous voyons régulièrement se perdre des illusions d’humanité.

C’est par ce trou que nous rejoignons aussi notre commune humanité, quelque chose comme une reconnaissance de ce que nous ne cessons d’éviter, ce noir broyé en nous et qui, parfois, nous éclabousse …
La marionnette, c’est peut-être un « trou » en trois dimensions.


(1) Jean-Pierre Verheggen, Stabat Mater

15 avril 2005

Quelques réflexions fondamentales…


MARIONNETTE OU PAS?

La marionnette a considérablement changé. Si bien que le nom ne recouvre plus le domaine artistique dont il est question au festival. D’autant plus que le terme est connoté négativement. «Selon le mouvement dans lequel les uns et les autres se situent, les termes de théâtre d’objets, de figures, de formes animées voire de performance sont évoqués.

Personnellement, même s’il s’agit d’un autre théâtre, je garde le terme de marionnettes tout en sachant que les courants cités précédemment ouvrent de nouvelles voies à la définition traditionnelle de la marionnette», confie Yves Baudin.

UN AUTRE SOI

En effet, la marionnette n’est plus exclusivement réservée aux petits. Elle n’est plus, soit à fil, soit à gaine. Elle n’est plus cet objet anthropomorphique dont le mouvement est régi par une technique codifiée. «Elle est comme une évocation de notre monde où l’être humain se débat entre images et objets.»

Elle est simplement (et si difficilement) l’Autre, dans un sens extrêmement large. Un Autre qu’il s’agit toujours de manipuler, d’animer, de réveiller.

Un Autre-objet, caillou, légume, chiffon. Un autre-soi dans la fragmentation du corps. Un autre-image, qu’il faut susciter dans l’imaginaire du spectateur, projeter, juxtaposer. Afin que naisse du sens. Afin que se définisse plus clairement la charnière de la différence, cette zone de flou où passe le courant relationnel, cette interface imperceptible, sorte de degré zéro de l’interactivité, ce point de mise au contact des uns et des autres qui devrait être le lieu de la tolérance.

Manipuler l’imaginaire, du rabot au robotIl n’existe aucun répertoire contemporain pour la marionnette: une liberté exceptionnelle qui pousse chaque compagnie à l’expérimentation et à la quête d’un langage personnel. «Dans ce monde, tout est à créer. Et construire, c’est mettre en cause», explique Yves Baudin. Ainsi, l’invention perpétuelle est au cœur de l’esthétique de la marionnette.

Et en particulier, des recherches de La Poudrière.Les êtres décalés de Ménagerie fine construisent eux-mêmes des marionnettes, rappelant par là cette idée simple qu’il existe un dispositif marionnettique dans la mesure où celui-ci produit une marionnette. Quel que soit l’objet, ce dernier doit devenir un «sujet agissant» pour être marionnette. Et trouver sa place dans l’espace poétique de la dualité qui se manifeste malgré les techniques d’illusion et le grand savoir-faire du manipulateur…

POUR DE NOUVEAUX LANGAGES

La «marionnette-comme-une-prothèse» pose à l’homme la question de son rapport au monde et à celui des objets qu’il investit de sens par la projection de sa pensée dans la matière. Du rabot sculptant la tête de Pinocchio au robot, autonome et mutant, une seule lettre change.

Et sur le modèle de Noon, qui prédit poétiquement la déshumanisation du corps et la prise de corps des objets, le joystick pourrait bien devenir la main du joueur de playstation! Une main qui aurait son propre caractère, une babibouchette s’exprimant en base deux: cauchemar de la «main-ipulation» génético-robotique!

Car finalement, l’informatique ne fait que radicaliser le même processus, en proposant nombre de nouvelles prothèses. Et les créateurs d’images virtuelles de solliciter les marionnettistes, afin que leur soit révélé le secret de la manipulation des figures numériques...Aujourd’hui plus que jamais, la marionnette est au centre de préoccupations sociales et artistiques.

Elle qui «carotte» les autres arts pour n’en extraire que ce qui sert à son évolution. Elle qui s’est vite emparée des marionnettes high tech pour en disposer à sa guise. Elle qui ne cesse de questionner les relations que l’homme entretient avec l’altérité.

Elle qui nous permet une exceptionnelle «sortie de nous-même», pour un retour nuancé à notre incarnation. Elle qui, au passage, offre une potentialité de renouvellement à l’écriture théâtrale...Fidèle à sa ligne qui privilégie l’expression musicale et les mots au sein de ses spectacles, La Poudrière lance en 1997, un concours de textes destinés à la marionnette. Cela afin de faire prendre conscience aux auteurs que la spécificité de cet art en devenir conduit à des dramaturgies et des écritures différentes.

Et, puisque le texte n’y est pas hégémonique, à de nouveaux langages scéniques. «Le théâtre marionnette emploie d’autres chemins que celui des acteurs. En aucun cas il n’est son euphémisme.»

Extraits de :
http://www.lecourrier.ch/Selection/sel2001_439.htm

Ecrire en marionnette selon Kleist
par Jacques Sivan

Je hais le mouvement qui déplace les lignes.La Beauté, in Les Fleurs du mal, Ch. Baudelaire
Homme je fus mis sur terre non pour être, mais pour mimer le trou qui est. Il m’a voulu pour son pantin. Il a dû penser que la chose était bonne. Si j’approchais de ma tête par derrière en penchant, je reconnaîtrais par-derrière ma pensée, non comme un être étant dedans, mais comme celle qui danse toujours comme sa vaine ombre par derrière ma pensée. Ainsi sommes-nous. Plus j’avais de mal à penser, plus je croyais que c’était elle qui parlait à ma place. Le discours aux animaux, V. Novarina, éd. P.O.L., 1987.

I

Dans le merveilleux petit texte qui s’intitule Sur le théâtre de marionnettes [1] , Kleist nous dit qu’il est nécessaire que « l’âme (vis motrix) [2] » soit au « centre de gravité du mouvement, pour qu’une animation ne soit pas fausse, ou affectée.
Étant donné que « le machiniste ne dispose en fait d’aucun autre point que celui sur lequel agir au moyen du fil de fer ou de la ficelle, tous les membres sont, comme ils doivent être, morts, de purs pendules, et obéissent à la seule loi de la pesanteur ; qualité exquise que l’on chercherait en vain chez la plupart de nos danseurs ». Mais Kleist dit aussi : « Ces poupées, [...]ont de plus l’avantage d’échapper à la pesanteur [3] . Elles ne savent rien de l’inertie de la matière, propriété des plus contraires à la danse : car la force qui les soulève est plus grande que celle qui les retient à la terre ». Il semble donc que le mouvement gracieux des marionnettes est dû à la fois à l’action et à la non action absolues des lois de la pesanteur.
Cette apparente contradiction cache en fait le mécanisme qui est à l’origine du concept de la grâce. La grâce n’est pas divine. Ou si elle l’est, ce n’est pas en terme qualitatif, mais quantitatif. Ce qu’il y a de divin dans la grâce c’est qu’elle est infinie. Hormis cela, elle est totalement mécanique. La grâce écrit Kleist, « apparaît dans sa plus grande pureté dans cette conformation humaine du corps qui, ou bien n’a aucune conscience, ou bien a une conscience infinie, c’est-à-dire dans le mannequin ou dans dieu. » Ainsi l’absence totale de conscience et la conscience infinie sont deux équivalences pour désigner la grâce.
Ces équivalences ne sont pas exclusives l’une de l’autre. Mais sont à la fois unes et concomitantes. Sinon, c’est-à-dire dans le cas où le « ou bien » employé par Kleist serait exclusif, nous n’aurions pas affaire à une contradiction. Nous aurions deux possibilités distinctes puisque la marionnette serait, soit soumise aux lois de la pesanteur, soit y échapperait totalement. Or la grâce provient justement du fait qu’elle est dans le même temps soumise et non soumise à ces lois.
La grâce est donc du mouvement pur, produit par le jeu de ces deux qualités contradictoires, mais non dialectiques. Ce paradoxe a pour effet de produire une activité constante, un mouvement infini, de telle sorte que les marionnettes ne connaissent pas de repos, puisqu’elles ne possèdent aucun point d’appui, si ce n’est pour « effleurer » et ainsi « ranimer l’élan de leurs membres ».
C’est la raison pour laquelle les marionnettes sont dans le même temps, moins qu’un homme (un sujet), puisqu’elles sont de simples poupées (objets manipulables à volonté), partant plus assujetties que lui aux lois de la pesanteur ; mais elles sont aussi plus que lui, par leur mobilité véritablement extra-ordinaire. Mobilité qui leur permet de ne plus être soumises à la loi universelle.
Ni sujet, ni objet, entre terre et ciel, tout à la fois soumises et non soumises à La Loi - en marge d’elle - elles sont le lieu de l’indéterminé par excellence. Cette qualité propre à l’espace marionnettique est liée au fait que les marionnettes n’ont pas de point d’ancrage, de lieu de « repos ». L’espace qui leur est propre est errant, nomade. Toujours quelque part dans un entre-deux pas vraiment repérable.
Il n’est pas pour autant sans qualité, puisque certains disent de lui qu’il est « improbable ». Il est pour A. Vitez « l’impossible ». C’est que, nous dit-il, la marionnette « peut mourir plusieurs fois, ressusciter, souffrir au-delà de toute limite. Elle est capable d’exploits sexuels infinis. En ce sens elle est proche du conte de fées. Car le roman pornographique et le conte de fées se ressemblent beaucoup : ce qui les caractérise, c’est l’impossible » [4]
Ce n’est donc qu’au prix de cette apparente contradiction que nous est donné à voir cet « au delà de toute limite ». C’est elle qui fait de la marionnette un objet inerte, mais aussi un être de mouvement à l’état pur. C’est elle qui lui confère sa grâce, sa légèreté, et une incroyable mobilité. Or comment agir, faire agir, faire éclore cette grâce.
Kleist nous dit qu’il suffit pour cela d’un simple morceau de « fil de fer ou de la ficelle ». Cependant il ne s’agit pas pour que ça fonctionne, de faire comme si l’on tournait « la manivelle d’une vielle à roue ». Il faut que « les mouvements des doigts [soient] au contraire dans un rapport assez subtil à celui des poupées qui y sont attachées, à peu près comme des nombres à leurs logarithmes ». De cette façon l’assimilation sera telle, qu’il ne sera plus possible de distinguer le visible de l’invisible, le montreur du montré, le manipulateur de sa poupée.
Concrètement cela se traduit par des mouvements de doigts qui doivent épouser très exactement, et dans le même instant, les mouvements de la poupée, de la même façon que, comme nous allons le voir, le principe animateur fait corps avec « le centre de gravité ». Il s’ensuit une répétition infinie du fonctionnement et ce, non pas selon une temporalité linéaire, mais simultanément.
Pour Kleist c’est donc la simultanéité qui est le point de jonction, « le centre de gravité ». C’est lui qui, de plus, permet l’animation de la marionnette : « chaque mouvement avait un centre de gravité ; il suffisait de commander celui-ci à l’intérieur de la figure ». Or comment « commander » le centre de gravité « à l’intérieur » d’une figure non encore existante qui demande pour être exécutée, que l’on puisse prendre appui sur un centre lui aussi absent, puisqu’il est censé résider au sein même de cette figure à créer.
Cette quête du centre de gravité, écrit Kleist, est à faire « à l’intérieur de la figure ». La précision est importante, car elle nous permet de constater que la recherche d’un centre, d’une intériorité, produit MÉCANIQUEMENT de l’extériorité. En d’autres termes cela signifie que pour produire de la figure, de l’écriture marionnettique, ou plutôt pour écrire en marionnette [5] , il faut toujours chercher le point d’appui à l’opposé de l’endroit recherché.
Une fois cette précision prise en compte on peut dire, en paraphrasant Kleist, qu’écrire c’est savoir que « chaque mouvement [possède] un centre de gravité ; [et qu’] il suffit de commander celui-ci à l’intérieur de la figure ; les [...] [mots (seuls visibles parce qu’à l’extérieur)] qui [ne sont] que des pendules, obéiss[...]ent d’eux-mêmes de façon mécanique, sans qu’on y soit pour rien. » Ainsi la quête ne peut s’effectuer qu’à l’opposé du lieu où elle prétend se réaliser. Telle est la condition pour que ça se meuve, que ça s’inscrive automatiquement, « mécaniquement », ou comme le dit aussi Kleist, « naturellement », avec « grâce », c’est-à-dire sans affectation.
Par ailleurs l’homme évoluant sur terre, tandis que la marionnette évolue dans une zone indéterminée quelque part entre terre et ciel, n’a pas besoin de se mouvoir ni non plus besoin, s’il désire malgré tout le faire, de rechercher son équilibre puisqu’il a à sa disposition toutes sortes de supports, toutes sortes de béquilles. A l’inverse la marionnette n’ayant pour tout support qu’un centre improbable (parce que toujours à l’opposé de l’endroit où l’on croit qu’il se trouve), ne peut l’atteindre, pour y prendre appui, qu’en produisant de la figure au centre de laquelle celui-ci a déjà disparu.
C’est en ce sens que l’écriture, en tant que mise en pratique du fonctionnement marionnettique, est trace. Trace qui révèle avec une fidélité absolue, une absence, donne à VOIR l’invisible, l’envers du décor en voulant donner l’endroit. C’est pour cette raison aussi que l’écriture n’est rien d’autre que de la figure. Figure, celle du mouvement à la recherche d’un centre de gravité qui toujours se déplace.
Ce déplacement, nous dit Kleist, forme une ligne droite, ou tout au plus une courbe. C’est autour de cette ligne « profondément mystérieuse » formée par tous les points de jonction, par tous les centres de gravité fuyants et répétés, qu’il y a agencement perpétuel de figures. Ou plutôt agencement de trous, puisque le centre se dérobe toujours.
Cet agencement est le développement, au sens photographique du terme, d’une chorégraphie. Chorégraphie produite par le manipulateur qui danse à l’unisson de sa marionnette, ou encore du danseur-écrivain (Kleist ?) qui danse avec les mots ou/et inversement les mots qui font s’agiter l’écrivain, le montreur-montré.
Cette danse est évidemment celle d’une origine toujours en devenir. Danse chamanique, agitation, transe, turbulence, c’est-à-dire manifestation de quelque chose qui est entre présence et absence. De quelque chose qui n’est donc en fait pas tout à fait trace étant donné qu’elle ne fait qu’inscrire, qu’elle ne donne à voir indéfiniment que sa propre disparition.
En cela la trace n’est pas permanence, mais expérience d’une disparition. Et voir consiste forcément et uniquement à voir l’absence. C’est pour cette raison que s’agiter continuellement est pour la marionnette une question de vie et/ou de mort. Par contre pour l’homme une telle urgence, une telle alternative n’a pas lieu d’être. L’homme du quotidien (non pas l’artiste) n’a pas à chercher ce(s) point(s) où les forces régies par la pesanteur s’annulent, pour éviter son propre effondrement. Il lui suffit au contraire de se laisser envahir par elles. Plus il est lourd, plus il a de l’assise. Plus il est conventionnel, moins il lui est nécessaire d’être à la recherche d’un hypothétique équilibre susceptible de le maintenir.
Dans ces conditions, s’il désire se mouvoir, il ne courra aucun risque. Il cherchera son point d’appui parmi les diverses béquilles que la société met à sa disposition. Deux d’entre elles sont, selon Kleist, particulièrement efficaces. Ce sont « le savoir » et « la conscience », dans la mesure où elles créent en lui une disjonction qui le leste, l’assujettit au quotidien, lui interdisant de la sorte tout accès à une origine d’avant l’origine qui serait susceptible de le déstabiliser.
Cette conscience fauteuse de troubles, (au sens optique du terme), c’est, nous dit Kleist, un problème de « réflexion ». Réfléchir est d’une certaine façon se réfléchir. C’est faire en sorte que notre image nous soit renvoyée afin de pouvoir, soit la corriger, soit l’imiter dans le cas où elle serait parfaite. Le problème est que le vrai, le juste, ne s’imitent pas. La grâce est un état de présence immédiate parce que toujours en devenir. Ce n’est pas un état figé, une image fixe. Ce n’est pas non plus une réalité transcendantale protégée des aléas de la matière. C’est au contraire la matière même qui peut prendre l’aspect de ce qu’il y a de plus balourd, en l’occurrence celui d’un ours.
Procéder par réflexion à un arrêt sur image, c’est automatiquement laisser échapper ce qui la rend crédible (son mouvement, son animation), pour ne recueillir d’elle qu’une enveloppe vide, in-signifiante. C’est vivre dans un univers fantasmagorique (prendre la proie pour l’ombre), un univers de « visions ». C’est d’ailleurs pour sauver le bel adolescent de ce type d’erreur, que le narrateur masque le vrai sous l’apparence du faux : « mais, soit pour mettre à l’épreuve la grâce qui l’habitait, soit pour prévenir sa vanité de façon salutaire, je me mis à rire et rétorquai qu’il devait avoir des visions ! ». Par ce procédé est écarté du jeune homme tout désir de s’auto-imiter. A ce prix sera conservé « son charme admirable ».
Ce qui nous est donné à voir c’est donc soit de l’image, c’est-à-dire de la matière en mouvement, du réel, soit des visions, c’est-à-dire quelque chose qui fondamentalement n’a pas de réalité. Or, pour en revenir à nos marionnettes, ce qui n’a pas de réalité c’est ce qui ne se manipule pas. Encore faut-il s’entendre sur la signification de ce mot. Ici A. Jarry peut nous apporter quelques éclaircissements quand il écrit : « On pêche à la ligne - [...] - leurs gestes qui n’ont point les limites de la vulgaire humanité. On est devant - ou mieux au-dessus de ce clavier comme à celui d’une machine à écrire... » [6] .
Ce qui caractérise la pêche à la ligne, c’est d’arriver à faire en sorte que le poisson morde [7]. Cette stratégie implique d’exclure, paradoxalement mais impérativement, toute volonté de prendre l’animal. Il faut donner à l’autre l’illusion d’avoir l’initiative. Telle est la subtile manipulation qu’effectue Molly, le personnage de Joyce, pour faire en sorte que la demande en mariage soit faite par Bloom. Demande à laquelle elle répondra évidemment oui. Ce oui étant la preuve certaine que « le centre de gravité » est atteint, et donc qu’à partir de là toute action est possible, c’est-à-dire véritable.
Bloom est la marionnette non dupe de Molly qui joue aussi, mais à sa façon, le rôle de marionnette pour arriver à ses fins. L’un marionnette de l’autre, du même, pour faire éclore du oui. Danser pour faire danser. Danser pour faire accoucher d’un oui « improbable », « impossible », « infini », parce que toujours déjà autre, toujours déjà ailleurs. Un oui dont l’affirmation continuelle n’est « rien d’autre que le chemin de l’âme du danseur », que le vulgaire « fil de fer [...] dont se servent les fleuristes » [8] .
Ce fil de fer, cette ficelle, pour banals qu’ils soient, matérialisent en fait « un rapport assez subtil » entre le marionnettiste et sa poupée. Subtilité qui provient du fait que le contact qui s’établit entre les deux parties, est celui de l’extrême. Nous avons en effet d’un côté le machiniste qui manipule « du bout des doigts » la marionnette. De l’autre, nous avons cette marionnette qui ne peut être actionnée que lorsque le « centre de gravité » est atteint.
Mais ce qu’il est important de noter, c’est que cet extrême existe non seulement du fait de la position des deux entités, lesquelles se (re)trouvent toujours face à face et toujours aux deux extrémités du fil, mais aussi du fait que ces extrêmes sont ceux respectivement de deux formes de réalité qui sont, par nature, à l’opposé l’une de l’autre. C’est ainsi « que, sur ce terrain, seul un dieu pourrait se mesurer avec la matière [ou, comme nous le verrons par la suite, un danseur avec un ours] ; et que c’était là le point où les deux extrémités du monde circulaire se raccordaient ».
Ce point de contact dont la répétition forme une ligne « circulaire » (et non plus seulement une droite) est, comme on le dit en géométrie, idéale. Elle est, du fait de cette répétition, constituée d’une multitude de points semblables ; lesquels sont toujours les uns pour les autres des centres, mais excentrés, et situés aux extrêmes : dieu/matière, manipulateur/marionnette, écrivain/mot, etc...

II

Ayant analysé jusqu’ici ce qui se passait entre le marionnettiste et sa poupée, il nous reste à considérer ce que sont ces deux personnages. Mais auparavant il importe d’éclaircir un nouveau paradoxe. Dans la dernière citation que nous avons faite du texte de Kleist, il est question d’un « point où les deux extrémités du monde circulaire se raccord[ent] ». On peut se demander comment un cercle peut avoir deux extrémités, si l’on excepte le fait qu’il puisse être ouvert.
Si l’on retient cette interprétation il apparaît que les deux bouts semblent apparemment être antithétiques, puisque l’un est matière, tandis que l’autre est dieu. Pourtant, comme l’image du cercle nous l’indique, ces deux extrémités sont bien celles appartenant à une même ligne. Or nous avions vu au début de notre réflexion, que la différence entre les deux entités n’était pas d’ordre qualitative, mais d’ordre quantitative : dieu, par opposition à l’homme (ou à la matière), c’est de l’infini, de l’impossible. Comme la marionnette, il peut tout faire autant de fois qu’il le désire. Par conséquent ce qui empêche le cercle de se clore c’est la problématique jonction de l’un qui est fini et du multiple qui est infini.
Il apparaît donc que c’est l’inlassable travail permettant de faire advenir ce « point », ce « oui » de jonction, qui constitue l’enjeu de l’écriture marionnettique, (entendons par là aussi bien l’art de manipuler les marionnettes, que celui d’écrire). On peut observer à ce propos que Kleist utilise toujours la circularité ouverte pour la transposer à celle du miroir : « comme l’image du miroir concave, après s’être éloignée à l’infini, revient soudain juste devant nous : de même la grâce, quand la connaissance est pour ainsi dire passée par un infini, est de nouveau là ; de sorte qu’elle apparaît en sa plus grande pureté dans cette conformation humaine du corps qui, ou bien n’a aucune conscience, ou bien a une conscience infinie, c’est-à-dire dans le mannequin ou dans dieu ».
Il ne faut pas oublier que, dans le récit, la démonstration est faite par un danseur, et que ce danseur est un personnage « manipulé » non par un narrateur, car celui-ci est aussi un personnage (une marionnette), mais par une présence paradoxalement absente [9]. C’est cette présence problématique qui fait que le texte est troué de telle façon qu’il arrive et n’arrive pas à joindre les (ses) deux bouts.
C’est cette présence/absence qui permet donc au texte de fonctionner « de façon mécanique, sans qu’on y soit pour rien » et lui confère ainsi sa grâce, son authenticité. C’est elle aussi qui permet de faire en sorte que, dans l’épisode du duel, le danseur (qui en tant que personnage manipulé est une marionnette) [10] devienne le manipulateur de cette autre marionnette qu’est l’ours. Ainsi retrouvons-nous à nouveau la problématique du même et de l’autre considérée ici sous la forme d’un enchaînement au cours duquel le même est aussi l’autre, afin que celui-ci puisse (re)/(ad)venir [11] au même (trouver son identité à la fois strictement semblable mais cependant radicalement autre, inédite) et cela indéfiniment.
Cette circularité, que l’on pourrait résumer grossièrement en disant que quelque chose est toujours le manipulateur ou/et la poupée d’autre chose ou/et inversement, nous amène à nous interroger sur la forme et la fonction que remplit le miroir dans ce passage. Car, en dépit des apparences, ce n’est pas une surface plane, lisse, froide, extérieure à nous même, et renvoyant une image en rupture avec notre être, parce que figée. Le miroir est au contraire ici une surface concave, c’est-à-dire une surface rappelant celle d’un cercle non achevé.
Comme nous l’avons déjà vu, cette circularité ouverte met en présence deux extrêmes qui sont tout à la fois de même nature, puisqu’ils appartiennent à la même ligne, à la même circonférence, et opposés de par leur position frontale. Ces deux extrêmes sont constamment à la recherche du point qui comblerait le vide qui les sépare, et qui permettrait à la forme concave d’être bouclée.
L’on ne peut s’empêcher de mettre en rapport ici cette concavité extrême et réfléchissante avec celle de l’oeil. L’oeil est en effet l’image parfaite du cercle inachevé, du cercle percé d’un trou à diamètre variable : la pupille. Cette variabilité permet d’effectuer perpétuellement des mouvements de contraction et de dilatation comparables aux mouvements d’apparition/disparition du point de contact, du « centre de gravité », ou présence/absence. C’est par ce trou que, dans les deux cas, toute image se révèle pour aussitôt s’évanouir.
Ce trou, parce qu’il est à la fois point aveugle et révélateur, est à l’origine de l’extrême animation des figures. C’est par lui que la lumière pénètre et agit tout comme le manipulateur agit « sur le centre de gravité » pour actionner sa marionnette. C’est par lui que les cellules sensibles sont excitées sous l’action du rayon lumineux. C’est en définitive en lui que s’origine la vie ; de la même façon que c’est par le centre de gravité que les membres des marionnettes acquièrent grâce et légèreté.
Cette ouverture, cela va de soi, n’est pas une béance, un vide, puisqu’elle est toujours pleine (grosse) de l’impossible comblement, de l’impossible présence. D’autre part sa comparaison avec la pupille de l’oeil n’est pas fortuite, puisqu’il est fait mention de cet organe dans le duel qui oppose le danseur à l’ours : « debout, me fixant dans les yeux comme s’il avait pu lire dans mon âme ».
Cette observation du danseur est très intéressante, car elle met en situation la façon dont le point de jonction peut être atteint, nous faisant ainsi participer au basculement que ce processus provoque au sein d’un espace d’indétermination. Espace dans lequel il n’est plus possible de savoir qui est quoi, qui agit sur ou est agi par quoi. Dans le cas présent est-ce l’ours qui, fixant l’oeil (la pupille du danseur, le trou qui le sépare de l’autre) fait s’animer celui qu’il tient au bout de sa griffe, ou le contraire.
Tel est le fonctionnement du « monde organique » ou de « cette conformation humaine du corps qui, ou bien n’a aucune conscience, ou bien a une conscience infinie. » Car ce dont il est question ici, c’est essentiellement de l’homme dans ce qu’il a de plus réel, de plus organique. C’est de lui qu’il s’agit, parce que c’est lui et lui seul qui est capable de rendre évidente, manifeste la grâce, même si celle-ci est toujours par essence problématique. C’est dans le fonctionnement d’un corps riche d’une présence/absence, riche d’une tension, que se révèle cet entre-deux ou espace-mouvement.
Cette tension qui résulte des deux extrêmes (qu’y a-t-il de plus opposé qu’un danseur et un ours) qui tout à la fois s’affrontent, se repoussent et s’attirent dans le besoin qu’ils ont de combler l’espace qui les sépare, est concrétisée par l’image du « fil de fer » dont parlent Kleist et Jarry. Fil de fer - presque invisible, presque absent pour le spectateur - qui relie l’extrémité des doigts danseurs à l’extrémité ou centre de gravité de la poupée dansante.
Ces fils négligeables, tant ils sont inexistants, ont cependant la capacité de faire parvenir une information au destinataire dans le même instant, pour ne pas dire avant même son émission. Ainsi, quoi qu’il fasse, le danseur-escrimeur ne peut atteindre celui qui lui fait face. Chaque feinte, chaque figure qu’il esquisse revient « soudain juste devant » lui sous la forme d’une parade adéquate.
Le danseur a même l’impression que plus il est prodigue en feintes et esquives, plus l’ours est précis dans ses ripostes. On peut du coup se demander si, dans ce duel, le véritable agresseur n’est pas plutôt l’ours. Le danseur n’a-t-il pas l’étrange impression que son adversaire le fixe « dans les yeux comme s’il avait pu lire dans [son] âme » ? Dans ce cas, et pour paraphraser à nouveau les propos du danseur, ses propres yeux ne seraient pour son adversaire qu’un centre de gravité qu’il suffirait de commander, pour que ses membres, qui ne sont que des pendules, obéissent d’eux-mêmes de façon mécanique, sans que ni l’un ni l’autre (entendons par là l’ours et le danseur) n’y soient pour rien.
Loin d’être l’animal pataud que nous imaginons, l’ours se révèle être ici le garant absolu de la grâce et de l’agilité puisqu’il parvient à faire danser le danseur, à ne cesser de le faire s’escrimer. Par ce verbe nous entendons bien sûr affronter celui qui nous fait front. Mais nous entendons aussi s’évertuer (« j’étais couvert de sueur : en vain ! ») pour tenter d’atteindre l’autre qui est nous. En atteste la forme pronominale du verbe ; qui cependant ne l’est qu’en apparence, car si cet autre qui revient toujours « devant nous » est le même, il est aussi radicalement différent.
A propos de ce jeu de miroirs le danseur (l’écrivain ? Kleist ?) nous dit : « l’image du miroir concave, après s’être éloignée à l’infini, revient soudain juste devant nous : de même la grâce, quand la connaissance est passée pour ainsi dire par un infini, est de nouveau là ». « Image » et « grâce » sont apparemment des termes équivalents. Tous deux sont le résultat d’une transformation opérée par l’infini. Reste donc à savoir de quoi est fait cet infini, pour transmuter [12] de la connaissance (finie) en grâce (connaissance infinie).
L’énigme pour le danseur-escrimeur est que chacune de ses attaques est mystérieusement contrée par la parade adéquate. C’est que la circularité ouverte formée par le face à face des deux adversaires n’est que l’image de la trace laissée par le perpétuel renvoi d’informations. Informations qui partent de l’oeil du danseur, passent par les armes, pour déjà se (re)trouver dans l’oeil de l’autre en lequel le même se lit.
Or l’ouverture (« le centre de gravité ») n’étant pas fixe, puisqu’elle est toujours à l’opposé de l’endroit où l’on croit qu’elle se trouve, est productrice d’une multiplicité de circularités qui chacune, en recherchant leur résolution, en provoque de nouvelles, étant donné que tout comblement ne peut avoir lieu sans qu’il y ait quelque part une autre ouverture, ou plutôt la même ouverture, mais autre.
C’est cette inconcevable infinité de circularités ouvertes en perpétuel mouvement, en perpétuelle création, que traverse la connaissance pour se transmuter en grâce. Ce prodigieux et problématique parcours est effectué avec une rapidité telle, que le même et l’autre semblent fugitivement n’avoir fait qu’un (comme semblent tout aussi fugitivement ne faire qu’un dieu et l’homme, le marionnettiste et sa poupée, l’écrivain et le mot) pour former l’improbable anneau, celui d’une bouche qui dit « oui ».

Ce texte est la version revue et corrigée par l’auteur du texte paru dans le numéro 28 de TXT. Il a paru parmi d’autres textes critiques de Jacques Sivan dans son livre Machine Manifeste, éd. Léo Sheer, 2003. Merci à Jacques Sivan de nous avoir permis de le reproduire ici.


[
1] Kleist, Sur le théâtre de marionnettes, trad. de l’all. par R. Munier, éd. Trasière, 1981.
[
2] Le concept vis motrix est fondamental. Il exprime l’énergie, qui par son mouvement en spirale, produit de l’animation.
[
3] C’est nous qui soulignons.
[
4] Théâtre public, 3ème trim., 1980, p. 72. Nous retrouvons la définition quantitative de l’infini telle que nous l’avons analysée plus haut.
[
5] J’emprunte cette belle formulation à François Lazaro.
[
6] A. Jarry, Conférence sur les pantins, coll. de la Pléiade, T.1, Gallimard.
[
7] Dans Le Colonel des Zouaves le personnage principal d’O. Cadiot met en oeuvre différentes stratégies pour amener le poisson à mordre : « Je tire sur le fil par secousses pour donner une allure naturelle à la sauterelle morte à la surface du trou. »(c’est nous qui soulignons).
[
8] A. Jarry, Conférence sur les pantins.
[
9] Il serait intéressant d’analyser comment chacun des quatre protagonistes (si l’on prend en compte, non seulement cette présence/absence (Kleist ?) et les deux personnages principaux mais pourquoi pas aussi le lecteur) manipulent ou sont manipulés par (eux-mêmes ?) les autres.
[
10] Personnage manipulé à double titre, à savoir par la présence/absence et par le fils aîné du gentilhomme réputé être une fine lame qui sera cependant battu par le danseur de la même façon, c’est-à-dire de manière aussi nécessaire (« mécanique ») que le danseur sera battu à son tour par l’ours.
[
11] Les expressions « virer au », « tourner au » utilisées pour exprimer une modification de la couleur, auraient peut-être mieux fait sentir l’aspect fluctuant, non maîtrisable, et donc quelque peu mystérieux de ce passage du même à l’autre, même si ce passage est fait de nécessité, ou peut-être justement à cause de cela.
[
12] Ce mécanisme de transmutation pourrait être mis en parallèle avec celui de la « transsubstantiation » joycienne.

Je suis le Mario de la Marion

Je suis le Mario de la Marion,
le Mario des mirettes de la miette,
le Mario de la Mariette,
le Mario de la tinette et des zézettes,
le Mario pas mariole,
qui aime et cajole la gayole
où s’niche la maricaude, la pas triquée pépette,
la bonne affaire qu’on s’fait entre deux tringles,
le Mario des embouts, des hauts et des bas,
Mario pas net ou Mario net,
peu importe la façon pourvu qu’on ait la main,
la jambe ou le tronc tout entier,
que dans le rythme secoué des chairs bien arrimées
au squelette de fer, de câbles et de nylon,
le geste se fasse léger, opportun et sans ombres,
geste de parade ou geste d’embrassade,
geste d’ambassade, de leste rigolade,
le geste part du ventre,
du ventre du montreur, de l’acteur en marionetteur,
du ventre ou de quelque chose
de flottant qui lui reste dans l’âme,
un zeste de brouillard dans les lumières,
de l’hébétude dans l’esprit,
des chiquenaudes d’enfer dans la vertu des raisons,
le geste part, se roule dans la chaîne du nom, du corps, des articulations,
et dans le vaste monde s’envole, traîne, pique du nez, repart,
rêve à l’une ou l’autre chose, à l’autre plus souvent,
tombe dans un feulement au cœur de la matière qui n’attendait que lui
pour pousser ses atomes jusqu’au seuil des reconnaissances,
de la nature, des jeux de simulacres et des imitations,
mais c’est au-delà que requiert l’ambition de transporter un peu
de cette vie soumise dans des lieux aérés, libres et inconnus de nous ;
l’en deçà lui convient, pourvu que cette marge dise le peu et le refus
d’apparaître dans notre ressemblance, c’est au centre de nous,
de moi tout particulièrement, rappelle Mario en grommelant et ça,
c’est plus du jeu, un simple travestissement, une manière de dire
la même chose, de bégayer mon nom et de zézayer
ce que j’articule à grand peine,
au centre de nous le geste donc,
non pas un déplacement,
mais un mouvement concentré qui emporte
jusqu’au terme du touché,
jusqu’à l’expire, à l’issue du souffle qui porte et son corps et le mien
dans un écart de veille, tout concentré de l’autre et de soi plus présent,
voilà ce que suppose cette étrange connivence qui fait intimité
entre l’inerte et le vivant,
qui fait d’une chose un objet,
qui souvent se hisse jusqu’au souvenir-même du sujet,
ce geste-là doit se glisser dans une apparition
et disparaître de la même façon,
il doit inséminer ce que nous ne pouvons dire
dans l’envergure d’un corps
livré aux lois pesantes de la gravité,
du même ou de la dissemblance,
ce geste a une histoire,
vingt-deux mille ans pour dire
le cruel, l’injuste et le mystère,
la joie, l’amertume ou la mort
mais jamais dans l’enveloppe
d’un corps tout empesé d’organes,
ce geste est un sésame pour dire une part
de ce qui est à part,
pour réclamer son dû aux espions du réel
toujours trop attachés à vérifier
le vrai, le bon, le beau
dans l’entrelacs du foie, des poumons et du cœur,
dans l’insouciance du sang transporté d’oxygène,
ce geste ici est le voyage
de cet homme ancien qui marche sur les glaces
et tente d’arriver
jusqu’à nous,
malgré nous
et au détour de nous.

2005





mardi, juillet 18, 2006

Si nous observons la rue à travers la fenêtre

Bonjour,

Ce blog est un site de ressources à la disposition des personnes intéressées par les questions d'ateliers d'écriture, d'écriture, de dramaturgie,...
Il est évidemment ouvert à chacun, dans la libre circulations des idées et des propositions.
Traverse asbl se réserve le droit de supprimer des messages à caractère injurieux, diffamant ou tout simplement hors propos...
Liens:
www.traverse.be (Site de l'asbl Traverse)
www.recitsdevie.org (à propos de Je, la Revue des Récits de vie)
http://traverse.unblog.fr (Je suis un lieu commun, Journal en ligne de Daniel Simon)

Si nous observons la rue à travers la fenêtre, ses bruits sont atténués, ses mouvements sont fantomatiques et la rue elle-même, à cause de la vitre transparente, mais dure et rigide, paraît un être isolé palpitant dans un « au-delà ».Mais que l’on ouvre la porte : nous sortons de l’isolement, nous participons de cet être, nous y devenons agissant et nous vivons sa pulsation par tous nos sens (…)L’œuvre d’art se reflète à la surface de la conscience. Elle se trouve « au-delà » et , quand l’excitation cesse, elle disparaît de la surface sans trace. Il y a là aussi comme une vitre transparente, mais dure et rigide, qui empêche tout contact direct et intime. Là encore nous avons la possibilité de pénétrer dans l’œuvre, d’y devenir actifs et de vivre sa pulsation par tous nos sens.

Vassili Kandinsky, Point et ligne sur plan.



Ca ne va pas de soi

Ca ne va pas de soi, tout ça : se rassembler, écrire, ensemble ou pas, s’inquiéter de ce qui sera dit et peut-être pas compris…
Ca ne va pas de soi cette entreprise de creusement, cette carrière à ciel ouvert que devient vite un Atelier d’écriture.
Ca ne va pas de soi, mais alors, pas du tout.
Il y a de l’oralité dans le texte et du texte dans le corps de chacun, d’accord, mais la plupart gardent le corps bien clos pour que du texte ne s’en échappe pas. Pour que de la parole ne risque pas de laisser entendre ce que l’on pensait secret, ou inaudible, ou trop intime…
Faut la fermer pour glisser dans l’époque, pire, sur l’époque, comme un surf d’autistes concentrés sur le plaisir, le plaisir, le plaisir…de quoi ? On n’en sait rien, mais on s’adapte au discours de l’époque, faut du plaisir alors on dit le mot plaisir. Faut du citoyen, alors on aboie citoyen…Ca glisse et ça emporte, infiniment, dans le néant tous ces corps trop fermés…Et le néant, aujourd’hui à un prix très élevé.
Ecrire, c’est, vaguement, faire quelque chose qu’on attend pas de nous, qui se fait presque en fraude, dans le retrait, là où la parole n’a pas nécessairement accès, dans l’entre-deux, au rythme d’un entendement lointain, les yeux tombés à l’intérieur, en souvenir de ce qui s’est passé, souvent à notre insu, crypté dans une mémoire en acier trempé, obstinée à ne nous livrer des cristaux alors qu’on rêve de fumée, ou l’inverse. Rétive la mémoire, alors faut l’aider, remplir des trous, en creuser ailleurs, faire comme si et traquer le réel, l’effet de réel, pour s’y retrouver et perdre un peu de sa morve, sa raisonnable morve de parleur et de raconteur…
C’est très contradictoire toute cette histoire, alors on s’y reprend à chaque fois, on remet sur le métier, on broie le grain et on s’étonne que ça tourne toujours, le grand moulin…
Ca ne va pas de soi, donc.
Alors, le retrait, la distance entre le bruit du dehors et le bruissement dedans, ça se fait parfois à plusieurs. Régulièrement, dans un temps décidé, au côte à côte plus qu’ensemble, avec un témoin de ce remue-ménage aléatoire et cependant conduit jusqu’au terme des séances entre surgissements et lectures.
Lectures intimes, silencieuses, hésitantes et qui redonnent à la vie de l’auteur, soudain, comme une nouvelle version du tracé de la ligne. Celle du texte, du récit, mais aussi de celle ou celui qui écrit. C’est pour ça que certains, de plus en plus nombreux, cherchent dans l’asile de l’Atelier un endroit pour tenter de nouvelles lignes…
Et puis, un jour, l’Atelier se termine, les portes s’ouvrent, chacun s’en va avec ses tablettes, ses fragments, ses débuts de quelque chose qui se poursuivra ailleurs, chez soi, plus tard, dans une autre intimité qui a nom solitude.
Ca rate, ça se reprend, ça patine ou ça piétine, mais ça continue parce dehors, manifestement, pour ces gens-là, la vie ne suffit pas.
Ils s’y remettent, seuls, ensemble, peu importe, mais ils s’y remettent parce que ça ne finit pas, le tracé de cette ligne ; même au-delà d’une expérience, d’un passage ici-bas, ça ne s’arrête pas, d’autres s’en chargent, lisent et se disent des choses qu’ils n’entendaient pas avant, ou pas assez clairement, ou pas à cet endroit.
Et l’auteur devient lecteur et le lecteur se dit que, décidément, ça ne va pas de soi, tout ça. Alors, parfois, il reprend à son compte un morceau du tracé et il se remet, ad libitum, à chercher sa ligne…et ça continue. Un Atelier d’écriture, ça aide peut-être à ça, à tout ça, à faire en sorte que le coude à coude encourage le croisement des tracés…
Un jour, c’est prêt, enfin presque, c’est jamais clôturé le champ où ça se passe. Il y a des murs à l’Atelier, mais c’est à passe-muraille qu’on joue. Et dehors, il y a ceux dont on parle à l’intérieur, tout ceux qui sont, en spectres ou panses déployées, eux, les autres, nous. Faut penser à eux, après, quand la ligne est presque prête, quand le texte est bien dans le corps pour passer enfin au-delà des murs et des imprimés.
C’est le moment de la lecture. Et comme l’écriture, ça se fait souvent seul, dans le temps pris sur le bruit du dehors, toujours les spectres, les corps, les débuts et les fins, l’entrecroisement des lignes qui tissent un autre texte, à venir.
Ce moment, le temps de la lecture, dans la vie de l’Atelier ne cesse de revenir de différentes façons. Et quand ça passe par la bouche et le gueuloir, ça change tout, ça quitte le regard et monte jusqu’aux oreilles. Ca devient public, c’est, pour un temps court, devenu de la parole, ça peut s’éparpiller, se faire entendre ailleurs, c’est une rencontre, ça ne va pas de soi, ça ne termine rien, ça ouvre autre chose, pour repartir encore…

Daniel Simon,
Janvier 2006




Antiquité et modernité

Par delà le drame, Hans Thies Lehmann

Le théâtre est défini; chez Grüber, comme l'instant où la voix humaine s'élève et, sans bruit, frappe les spectateurs de sa force dénuée de corps. Un corps s'expose et est atteint. Le son de la plainte se propage et frappe le spectateur, une onde sonore, tangentiellement. Terreur et pitié: il n'en faut pas plus. Pour cela, la première condition est un espace. Olympiastadion, construction à l'antique de l'époque nazie, Palais des Expositions, Deutschlandhalle, Salpêtrière, abside de béton de la Schaubühne. Pour le geste il est de règle qu'il doit éviter l'extrême ("l'instant fructueux" de Lessing). L'espace, au contraire, ne devient perceptible que dans l'extrême - comme vide archaïque surdimensionné: l'espace de la Schaubühne à la froideur monacale pour Hamlet, la Deutschlandhalle dénudée de Berlin pour Prométhée. Mais aussi comme lieu minuscule, débordant de façon oppressante: les plantes de Krapp, la petite scène de la Schaubühne am Halleschen Ufer pour Empédocle de Hölderlin, la salle de répétition de la Cuvrystrasse à Berlin, aux éclairages chagalliens et surpeuplée de corps - ceux des commis-voyageurs en désespoir de Sur la grand'route. Chez Grüber, il n'y a guère d'espace neutre, moyen. Abandon de l'espace moyen, invention d'un espace trop grand, trop petit.L'axe "espace/voix" définit le théâtre de Grüber. Non l'intrigue, ni la fable, ni le décor et, encore moins, le drame. Il n'est guère d'autre théâtre où la distance, le vide, l'espace intermédiaire accèdent autant qu'ici au rang de protagonistes autonomes. où cela survient, le véritable dialogue a lieu entre son et espace de résonance, non plus entre les partenaires du dialogue.Le drame repose sur la vitesse, la dialectique, la dispute et le dénouement. Mais le drame ment depuis longtemps déjà. Son esprit, mieux: son spectre, a quitté le théâtre qui compte - il est entré au cinéma, à la télévision de plus en plus. Là, l'histoire compte, "the story", parce que rien ne doit être considéré deux fois, rien ne doit être examiné dans sa contradiction, dans sa duplication, son étrangeté. De l'effet V (1) à l'effet TV. La grande époque du drame est passée, mais peu de gens de théâtre osent mettre en pratique la différence du drame et du théâtre. Et cette différence est radicale. En Allemagne, outre Grüber, Hans-Jürgen Syberberg et Einar Schleef le font, peu d'autres. Cela donne l'impression aujourd'hui soit d'une violence anarchique, comme chez Schleef, soit d'un classicisme désuet, comme chez Syberberg. Quelques différents que puissent être, chez l'un ou l'autre, registre et rythme, ils ont à l'esprit - comme Bob Wilson, Pina Bausch, et quelques autres peu nombreux - un temps post-dramatique, un véritable temps de théâtre. Lenteur "aristocratique" de la lecture, pour parler avec Nietzsche. Cette lenteur n'est pas le moindre des plaisirs que j'éprouve dans le théâtre signé Grüber, cette lenteur qui convient au mot, à qui pareil temps offre un espace de jeu, la durée conforme au non-temps, la Un-zeit. Cela témoigne du désir d'une écoute digne d'être appelé ainsi, du désir d'une langue du théâtre aux confins du silence.Ce que le théâtre peut produire est cet instant singulier de la parole commune dans un espace que "partagent" vraiment ceux qui participent, activement et passivement, à la situation. Avec quelle rareté s'élève ce moment de bonheur, cet événement tout à fait improbable, que l'on nomme théâtre. Le spectateur est le thème essentiel à partir duquel le théâtre peut aujourd'hui inventer à nouveau son langage et résister au mensonge dramatique.Le paradigme post-dramatique est en correspondance avec le commencement pré-dramatique du théâtre en Europe. Voix, scène, instant construisent chez Grüber un théâtre qui est aussi bien lyrique qu'épique, mais n'est jamais dramatique. Choeur, manifestation vocale, espace et temps du mythe englouti en lui-même caractérisaient également les débuts grecs du théâtre. Ce n'était pas la dynamique du drame qui le faisait. (L'impulsion dramatique est d'ailleurs absente de la plupart des autres cultures théâtrales.) La tragédie antique articulait un espace qui devait être grand et large, parce que le corps isolé ne s'exposait de façon frappante que dans un tel espace. La lumière qui atteint ce corps est métaphore de la souffrance que les dieux envoient et qui frappe sans grâce possible le héros tragique. Ce n'est pas le duel des personnages antagonistes qui produit le théâtre, issu de l'Agon. La "collision dramatique" (Hegel) définit bien plus le système du drame. Le théâtre est scène et situation. Le spectateur est là pour témoigner de la souffrance. Grüber infléchit en retour la courbe vers cette dimension essentielle de la scène, où l'instant de la parole est tout, et non la linéarité temporelle de l'action; la scène, non le drame, l'exposition de la douleur, non l'intercession d'une souffrance métaphysique.Les acteurs tremblent sous les coups invisibles, dans un filet qu'ils ont tissé eux-mêmes et dans lequel ils sont tombés inévitablement. C'est de cela qu'ils portent encore témoignage, avant de se taire. Telle est la figure fondamentale du théâtre qui prit naissance dans l'antiquité: dans le discours et par le choeur, exposition et commentaire d'une situation fatale, qui n'est pas modifiée, à proprement parler, par l'insurrection dramatique, mais constatée par des voix. Voix et espace forment la figure du chant. Le drame moderne au contraire correspond à un monde de la discussion. Le dialogue tragique, lui, n'était pas discussion, mais affrontement (Agon) dans lequel les discours des adversaires ne se touchent jamais.Dans le théâtre de Grüber (où ailleurs ?), se fait entendre à nouveau cette voix littéralement sans fin, chant antique et murmure beckettien, une parole qui, malgré les affrontements verbaux, se situe au-delà de la discussion. Par l'expérience d'une impuissance sans remède, cette parole renonce à la dynamique trompeuse et à la pseudo-vitesse du drame, pour réconcilier dans une mélancolie post-dramatique Eschyle et Beckett, Kleist et Labiche. Les visions du "en vain" chez Grüber, ne prennent pourtant pas racine dans une "philosophie", mais dans une empathie vigoureuse, une perception hautement sensuelle du corps et de sa souffrance. Cela confère à son théâtre l'effroi, profond parce que concret, rappelant encore que dans l'antiquité il n'était pas question de mort abstraite, mais de douleur sensible (froid, lamentations, solitude, vieillesse, faiblesse, souffrance corporelle).Grüber n'était (et n'est) pas l'enfant chéri de la plupart des critiques allemands en vue. Ses travaux étaient-ils complexes et s'écartaient-ils de la norme, le metteur en scène passait alors pour ésotérique; étaient-ils hyperboliquement fidèles au texte, un malentendu les taxait alors de conventionnalisme. Pourtant un respect, qui parait inévitable pour ces moments de théâtre brille fréquemment jusque dans les comptes-rendus les plus perplexes. Et pour quelques gens de théâtre, il y a d'abord Grüber - et puis des metteurs en scène. Ce singulier mélange de stupeur et d'admiration tient sans doute à ce que, indépendamment de la réussite de l'une ou l'autre mise en scène, quelque chose, chez Grüber, transparaît de l'essence secrète du théâtre.S'agissant des mises en scène de Grüber, je ne me souviens jamais de la soi-disant interprétation originale de la fable, toujours du moment précieux et perdu à jamais où un homme, un corps, placé dans un espace menaçant, accède à la parole. C'est cela, et non la narration (laquelle ressortit à l'épopée) qui donna naissance au théâtre antique. Comment le théâtre peut-il retrouver le moment de paix monacale, le sens du vide spatial dans lequel une voix s'abandonne à l'écoute, un corps à la visibilité ? Peut-être par le rattachement - fût-il, incidemment, tout à fait inconscient - au théâtre européen le plus ancien, celui de l'antiquité grecque.Le langage de l'époque bourgeoise remplaça celui de la tragédie antique. Je me souviens de la conclusion des magnifiques Bacchantes, lorsque l'espace scénique pareil à un hôpital se rétrécissait à la dimension intime du questionnement de soi bourgeois. Là le théâtre fut un lieu de la plus profonde et exacte réflexion sur le processus qui conduisit de l'espace-temps antique à la tragédie moderne. L'espace antique, qui paraît agoraphobe, l'espace bourgeois, qui paraît claustrophobe - Grüber les montrait tous deux, dans un processus où s'entrecroisaient les moments, pareillement précaires, de l'extase et du salut.L'antiquité, on l'a souligné avec pertinence, fut l'époque de l'agora; les temps modernes, celle de l'édifice, du foyer. Développe-t-on l'image plus avant, et nous voici parvenus à l'époque postmoderne de la route, du voyage, du cheminement. A cette époque du voyage, le théâtre ne peut plus privilégier l'économie domestique du conflit dramatique, il doit créer un espace et un temps d'une disponibilité nouvelle, dans lesquels, peut-être, dehors et dedans, immobilité et mouvement cesseraient d'être contradictoires. Là trouveraient place, intensité de la perception, silence et "sérénité", affirmation du théâtre comme lieu où se manifeste l'événement de la parole. Mais quelle pratique théâtrale peut-on aujourd'hui alléguer à propos de cette "utopie", quels moments citer ? Les instants magiques et le vaste temps de Wilson, le travail théâtral à peine connu de "Angelus Novus"; Einar Schleef ou Jean Fabre, fascinants et problématiques; les rêves, terminés aujourd'hui, de Tadeusz Kantor et les scènes gracieuses de Peter Brook, peu d'autres. Dans ces hauteurs où peu de choses peuvent subsister, brille pourtant, astre noir mais radieux, le théâtre de Grüber. Théâtre universel - sage dans la lenteur, serein, économique en ses moyens. La singulière Bérénice, Les Bacchantes, Faust, Empedode. Grüber créa pour nous un espace de référence "classique", où peuvent respirer librement le théâtre et la pensée.Du livre de Theodor Lessing sur Nietzsche, je tire ce passage: "Les espaces contemplatifs du passé, églises et monastères, ne sont plus praticables pour le philosophe moderne. La vita contemplativa moderne s'est irrévocablement détachée de la vita religiosa. Les églises et monastères sont les pétrifications d'un esprit autre qui s'impose avec force à celui qui chemine en leur sein. Ce qui manque dès lors, c'est l'espace contemplatif du futur, dont Nietzsche définit les caractéristiques: "Il sera besoin un jour, un jour probablement prochain, de prendre connaissance de ce qui manque surtout à nos grandes villes: des lieux vastes et tranquilles, étendus, pour y réfléchir, des lieux avec de longues et hautes promenades couvertes pour les temps mauvais ou trop ensoleillés, des lieux où ne fait irruption aucun bruit de voitures ni de hérauts... Des édifices et installations qui expriment comme un tout la noblesse de l'acte de réfléchir et de marcher à l'écart.""C'est précisément le théâtre qui devrait aspirer à un tel lieu, lieu de la parole, de la voix, avec la durée nécessaire pour la découverte d'expériences profondément enfouies. Que de telles espérances existent encore, aussi fragiles soient-elles, nous le devons, et non au dernier rang, à l'encouragement livré par les moments de théâtre, rares, précieux, que Klaus Michael Grüber crée.Traduit de l'allemand par Jean Bernard Torrent, en collaboration avec Hélène Varopoulou(I) Effet V, Verfremdungseffekt, effet de distanciation brechtienne - [N.d.T.].

Source : "Klaus Michael Grüber... Il faut que le théâtre passe à travers les larmes"Portrait proposé par Georges Banu et Mark BlezingerEd. du Regard - Académie Expérimentale des ThéâtreFestival d'automne à Paris, 1993, pp.201-205© Ed. du Regard - Académie Expérimentale des Théâtre - Festival d'automne à Paris

Ecrire sous contraintes

La contrainte est définie comme une "obligation librement choisie."
Il ne s'agit donc pas d'une gêne, pas d'une restriction non consentie, pas d'un empêchement. Ce qu'il faut souligner, c'est que la contrainte libère l'imagination.

Un sens émerge

Les consignes et les contraintes sont des règles, du jeu dit-on souvent, et, sur l'innocence du jeu, on se trompe. Tant que j'ai ignoré leur existence, je me suis perdue en flâneries, j'ai suivi des égarés, erré entre la crasse et le faux pittoresque, voulu me composer une langue à moi, alors que je ne maîtrisais aucun des procédés anciens. Si j'ai acquis une langue et un ton, c'est en cultivant la contrainte.
Il y a des centaines de contraintes : des contraintes graphiques, des contraintes portant sur la lettre (comme le lipogramme), des contraintes syntaxiques, sémantiques, phonétiques, etc. Bref, il y a des milliers de procédés, d'exercices de style, de constructions préétablies (le sonnet, la terrible règle des 3 unités dans la tragédie…), qui sont repris ou détournés, ou (ré)inventés, notamment par l'Oulipo.Une contrainte est une règle d'écriture qui entraîne une règle de lecture.
Quand les poètes se soumettaient aux règles du mètre et de la rime, les lecteurs de poésie lisaient en se soumettant aux mêmes règles. Le pacte est signé entre l'auteur et le lecteur. Aujourd'hui, la contrainte est définie comme une "obligation librement choisie." Il ne s'agit donc pas d'une gêne, pas d'une restriction non consentie, pas d'un empêchement. Et en effet, ce qu'il faut souligner, c'est que la contrainte libère l'imagination.
Paul Valéry confiait que, devant trop souvent écrire des choses dont il n'avait nulle envie, et l'esprit inerte devant elles, il s'imposait les lettres initiales des phrases successives à faire comme pour un acrostiche.L'utilisation de la contrainte recentre l'écriture sur le travail d'artisanat du texte.
L'écrivain redevient enfin un ouvrier conscient de ses gestes, de ses ruses et de ses esquives. On remplace, pour la bonne cause, le carcan psychanalytique par un carcan formel ! C'est l'un ou l'autre, l'écriture automatique de Breton ou le lipogramme en E de Perec ! D'habitude, on part d'une idée pour aller au mot. Avec l'écriture sous contrainte, c'est l'inverse. Ce sont les mots qui vous sont fournis (par exemple les mots sans E), qui sont filtrés et limités dès le départ. Et c'est à vous de les combiner de telle sorte qu'un sens émerge quand même.
Voilà ce qui permet d'explorer de nouveaux modes d'expression, voilà comment on se découvre parfois des ressources insoupçonnées. On peut d'ores et déjà en conclure que la contrainte n'est qu'un handicap "apparent" et que l'une des forces d'un texte contraint, c'est de braquer l'oeil du lecteur sur l'écrit lui-même, non pas sur l'histoire, et d'établir une connivence avec le lecteur qui se demande ou qui a compris comment c'est fait, comment c'est fabriqué, comment c'est construit, ourdi, tressé. Une chose est claire avec la contrainte : si elle est libératrice et créatrice, c'est qu'elle permet de sortir de sa routine personnelle. En se forçant à appliquer un certain nombre de règles, on peut écrire quelque chose qu'on n'aurait jamais eu l'idée d'écrire, jamais pu écrire sans cela.
Bon ou mauvais, on ne l'aurait pas écrit. En gros, la contrainte permet de sortir de soi, s'obliger à trouver des idées, changer le mode d'exploitation de ses idées. On a toujours le choix de dire oui ou non à ce qu'on a trouvé sous contrainte.
Ce n'est pas un carcan, ce n'est pas préjudiciable à la liberté de création. Je peux dire ensuite si ça me plaît ou non.

La machine-littérature

Quant à savoir s'il faut montrer la contrainte, s'il faut l'expliquer, chacun est libre. Le seul vrai problème est sans doute de trouver une contrainte qui soit une forme heureuse pour son texte, qui contienne ce qu'on a à dire, qui le révèle sans l'écraser, et surtout qui ne soit pas d'apparence compliquée et rebutante pour le lecteur. Il ne s'agit pas, ici, de la forme pour la forme, d'inutiles raffinements de construction, mais de trouver la forme qui produira un effet, qui répondra à la nécessité intérieure de l'auteur et sera conforme au mouvement de son esprit.
La contrainte ne sert pas à briller, à faire preuve d'une virtuosité technique. Le texte contraint ne doit pas être une prouesse, mais une nécessité.Pour illustrer mon propos, La Disparition de Georges Perec. Il manque une lettre, la lettre E, et le personnage principal Anton Voyl cherche quelque chose tout au long du livre. C'est un parcours initiatique. Perec, ce nom, ne contient que la voyelle E. Perec perd ses parents, son père à la guerre, en 1939, sa mère en déportation en 1942. Il devient mutique.
Adolescent, il fait une psychanalyse avec Françoise Dolto. Adulte, il ne peut qu'être écrivain, puisqu'il ne trouve pas ses mots, il ne peut qu'être heureux de rencontrer la contrainte par laquelle il va pouvoir se dire et se prononcer. Ce roman sans E est bien un roman pour eux, et qui dit leur disparition à eux, ses parents. On comprendra l'émotion de Perec lorsqu'à la sortie de La Disparition un critique, qui écrit un article superbe, n'a pas décelé l'absence du E, ce qui signifie qu'il célèbre le roman, l'effet du roman, et non pas la prouesse technique.L'écrivain n'est pas un simple opérateur effacé des opérations scripturales, même dans les contraintes les plus dures.
Il n'y a qu'à regarder de près nos brouillons pour constater qu'on ne répète en somme, pour écrire, que quatre opérations : l'ajout, la suppression, la permutation et le déplacement.Je me suis rendu compte qu'avec la contrainte, j'étais tellement préoccupée par la forme de ma phrase, par le genre du mot que j'allais utiliser, que cela se relâchait derrière, du côté de l'inconscient, je mettais vraiment tout en moi au service de la résolution du problème primaire que représentait le respect de la contrainte.
Alors je m'apparaissais vraiment à moi-même. La contrainte permet de prendre des pistes qu'on n'aurait jamais foulées : on réinvente des mots perdus, on conçoit des rapprochements étonnants, on renverse les clichés. Et plus on se préoccupe de problèmes de structure, plus on s'acharne à son échafaudage, plus on élargit ses frontières. Et les territoires qu'on conquiert, on ose les arpenter parce qu'on regardait ailleurs au moment de franchir nos ponts branlants, au moment de croiser nos propres monstres !
On a raison de dire qu'on n'est pas spontané quand on essaie de l'être, à cause de ces montagnes de clichés dont nous sommes pétris. Notre culture, la façon de parler de notre région, nos lectures, notre âge, tout nous contraint, alors autant en être conscient et se choisir soi-même ses règles d'obéissance.
Aux brillantes cathédrales, j'ai toujours préféré les architectures imaginaires dont je suis docilement le plan pour construire, en moi-même, mon ordre propre.L'essentiel dans l'oeuvre n'est donc pas d'exhiber la technique ou d'exalter la contrainte mais bien de les mettre toutes deux au service de ce mystérieux en nous qui peut toucher et émouvoir, et je cite Le Corbusier, pour conclure : " On met en oeuvre de la pierre, du bois, du ciment ; on en fait des maisons, des palais, c'est de la construction.
Mais tout à coup vous me prenez au coeur, vous me faites du bien, je suis heureux, je dis : c'est beau.
Voilà l'architecture." Pour la littérature, remplacez les mots.

Espèces d'espaces
de Georges Perec (éditions Galilée, Paris, 1974).

La table des matières donne peut-être déjà une idée des directions dans lesquelles tenter quelques séances :

Le lit.
La chambre
L'appartement
L'immeuble
La rue
Le quartier
La ville
La campagne
Le pays
Europe
Le monde
L'espace.

Quelques thèmes

Dans le train (compartiments, présence silencieuse des passagers, et les regards vers le dehors aux multiples points de fuite).
Cendrars et le Transsibérien. Claude Simon également.

Vies imaginées (fenêtres d'immeubles, ou fenêtres allumées la nuit, vues de la rue).
Illusions consenties (voir la fin du film Smoke où le personnage fait semblant, un jour de Noël, d'être le fils d'une vieille dame qui l'accueille et joue le jeu, sachant pertinemment qu'il n'est pas son fils disparu).
Les promenades (Robert Walser, Jean-Jacques Rousseau,…)

Pour les citadins : la ville du dessus / du dessous : enseignes de grandes firmes et néons, par opposition aux "tags" et graffiti qui cherchent à toujours aller plus haut.

Le départ (quitter une ville, quelqu'un. Les différentes "voix" possibles à ce moment là)
Le voyage (quelles vies sont reliées par les lignes à haute tension qu'on aperçoit du train ?)

Murs, barrières et leur franchissement.

L'absence (de l'être qu’on aime, de l'aimé(e) idéal(e), de soi aux autres...)
Les passants
Les lieux abandonnés, les lieux-zones
Le boniment : quel boniment aurait la force de "rompre la glace" des mêmes passagers du train, du bus, du métro, au même moment ?
Les supermarchés et tout ce qu'y s'y passe, dit, voir, en dehors de la parole commerciale ; les lieux où l'on se croise (
ce peut être l'école où l'on se trouve,…)

L'argent et ce qu'il n'achète pas. "Vous me devez...."



La description

Laurent Jenny, © 2004Dpt de Français moderne – Université de Genève

Sommaire

Introduction
Brève histoire de la description
De l'ekphrasis à la description réaliste
Le refus moderne de la description
Description et narration
Délimitation de la description
Le conflit entre narration et description
Suspens ou progression du récit
Successivité et instantanéité
La temporalisation de la description
La motivation de la description
La structure de la description
Description, caractérisation, sélection
Organisation sémantique de la description
Organisation spatiale de la description
Fonctions de la description
Fonction ornementale
Fonction expressive
Fonction symbolique
Fonction narrative
Conclusion
Bibliographie

Introduction

Nous allons aujourd'hui nous intéresser à la description et plus particulièrement à la place qu'elle tient dans l'économie générale du récit, ce qui constituera un complément aux questions narratologiques que nous avons abordées dans les séances précédentes. Cependant, ce n'est pas dire que la description soit spécifique au genre narratif. Elle le déborde largement, ainsi que le montre son histoire.

I. Brève histoire de la description

I.1. De l'ekphrasis à la description réaliste

La description a été codifiée dès la rhétorique ancienne sous le nom grec d'ekphrasis (qu'on pourrait traduire comme morceau discursif détaché). À l'origine, elle relève surtout du discours d'apparat (genre épidictique) qui appelle la description élogieuse de personnes, de lieux ou de moments privilégiés. Et nous pouvons nous faire une idée de ce qu'elle a été si nous songeons à des pratiques rhétoriques encore vivantes aujourd'hui comme l'éloge funèbre, les discours d'inauguration ou les messages d'amitiés diplomatiquement échangés lors de visites de chefs d'état.
On la trouve également en poésie. Dans les poèmes homériques, elle s'attache à représenter des objets précieux: roues de char sculptées, boucliers ouvragés, ornements d'ivoire. La description a alors pour objet de rivaliser de richesse avec l'objet représenté. Pour le poète, elle est aussi l'occasion de montrer son savoir faire: connaissance des modèles, variété du lexique et maîtrise des figures. La description a alors une ambition moins réaliste qu'ornementale.

La description au sens moderne, c'est-à-dire réaliste, du terme est née en dehors de la littérature. Depuis l'antiquité, un certain nombre de discours techniques ou scientifiques ont recours à elle: c'est par exemple la géographie, particulièrement dans son usage militaire (décrire des paysages cela peut aussi servir à faire la guerre); c'est aussi l'architecture (la description a pour fonction de commenter des plans), la zoologie ou la botanique (il s'agit cette fois d'observer pour classer); n'oublions pas enfin le discours judiciaire (il est important de décrire les circonstances d'un délit ou de faire un portrait du caractère d'un inculpé). À la Renaissance, on appelle aussi description un ouvrage décrivant des villes à l'usage des touristes, des curieux ou des hommes d'affaires (c'est un peu l'ancêtre de nos Guides verts). L'essor de la description apparaît donc étroitement lié à l'expansion des sciences et des techniques.
Au cours du XVIIIe siècle, des formes de plus en plus réalistes de la description se sont progressivement imposées dans les genres littéraires. Et on peut dire que la description littéraire a connu son âge d'or dans le roman réaliste de Flaubert à Zola. Objet d'un travail littéraire intense, elle est devenue le lieu même de la valeur de l'écriture littéraire.

I.2. Le refus moderne de la description

Mais, ce qui est remarquable, c'est qu'elle n'a jamais pu s'imposer sans susciter de grandes réticences, réticences qui se manifestent dès le XVIIe siècle et jusqu'à nos jours. Stendhal dit abhorrer la description matérielle. Paul Valéry voit dans la description une denrée qui se vend au kilo et André Breton, en 1929, s'indigne dans le Manifeste du surréalisme:
Et les descriptions! Rien n'est comparable au néant de celles-ci; ce n'est que superpositions d'images de catalogue, l'auteur en prend de plus en plus à son aise, il saisit l'occasion de me glisser ses cartes postales, il cherche à me faire tomber d'accord avec lui sur des lieux communs!
La description est donc suspecte de nuire à la littérature. Que lui reproche-t-on exactement? d'abord d'être anti-poétique, à cause des lexiques trop techniques qui n'aident pas le lecteur à se représenter les objets désignés. On l'accuse aussi d'être arbitraire dans ses dimensions: effectivement, une description n'a aucune raison de s'arrêter, elle est toujours virtuellement interminable. Enfin, on la considère comme étrangère à la structure organique des oeuvres littéraires puisqu'elle s'en détache facilement pour former des morceaux choisis ou fragments d'anthologie (si ce n'est des dictées…).

II. Description et narration

Ces critiques ouvrent un ensemble de questions. À quoi servent les descriptions? Peut-on les sauter comme font les lecteurs pressés? Sont-elles intégrées ou non aux récits dans lesquels elles apparaissent et, si oui, comment? Peut-on concevoir de raconter sans décrire?

II.1. Délimitation de la description

Pour y voir plus clair, il nous faut passer par une délimitation de la description. Apparemment la définition de la description est simple. Un récit se compose deux types représentations: des représentations d'actions et d'événements d'une part, et d'autre part des représentations d'objets, de lieux, de personnages. Ce sont ces dernières que nous appelons des descriptions.
Cette distinction semble très claire. Mais, dans la pratique, elle est un peu plus difficile à cerner. En effet, nous voyons clairement où commence une représentation d'action: dès qu'apparaît un verbe d'action qui s'applique à un agent animé. Mais il est peut-être moins évident de définir où commence une description. Réfléchissons sur un exemple inspiré de Frontières du récit de Gérard Genette.


Soient ces deux énoncés:
La maison était blanche avec un toit d'ardoise et des volets verts
L'homme s'approcha de la table et prit un couteau.

Le premier énoncé est clairement descriptif. Il ne comporte aucune représentation d'action; en revanche, il évoque plusieurs objets (maison, toit, volets) et les qualifie par des adjectifs. Il ne fait pas de doute que le second est narratif puisqu'il comporte deux verbes d'action qui s'appliquent à un sujet animé, mais est-il purement narratif? À y regarder de plus près, il comporte la désignation de trois substantifs (homme, table, couteau) qu'on peut déjà considérer comme des amorces de description d'une scène. La simple nomination d'être animés ou inanimés a une valeur descriptive, et d'autant plus que terme est plus spécifique: cabriolet est plus descriptif que voiture. De même pour les verbes d'action: saisir est plus descriptif que prendre.

Donc, on peut imaginer une description pure, où il ne se passerait absolument rien, mais on peut difficilement concevoir une narration pure, où absolument rien ne serait décrit. De ce point de vue, la description semble bien avoir une position dominante dans le discours littéraire. Cependant, dans la réalité des oeuvres littéraires, c'est l'inverse: on ne rencontre quasiment pas de pures descriptions, elles apparaissent presque toujours dans la dépendance d'un récit.

II.2. Le conflit entre narration et description

Or cette interdépendance entre narration et description n'a rien d'harmonieux. Elle donne plutôt lieu à des conflits.

II.2.1. Suspens ou progression du récit

La narration, en s'attachant aux actions et aux événements fait avancer l'action, elle met en oeuvre l'aspect temporel du récit. Mais la description a un caractère relativement intemporel. Elle s'attarde sur des objets ou sur des êtres qu'elle fige à un moment du temps. Pour planter le décor de l'action ou présenter les personnages, le récit interrompt donc le cours des événements. Cela a des conséquences sur la vitesse du récit. La description constitue une pause, un temps morts dans le déroulement narratif. Si elle se prolonge, elle menace la progression dramatique du récit.

II.2.2. Successivité et instantanéité

Il y a, en outre, une dissymétrie fondamentale entre narration et description en tant que formes d'imitation.
La narration est une forme successive du discours qui renvoie à une succession temporelle d'événements. Il y a donc isomorphisme entre la forme temporelle des signes (le texte) et la forme temporelle du référent (l'histoire).

Mais la description est une forme successive du discours qui renvoie à une simultanéité d'objets. Au XVIIIe siècle, le philosophe allemand G.E. Lessing a fait de cette distinction entre le medium simultané de la peinture et le medium successif de la poésie le principe d'opposition entre ces deux formes d'imitation. Il réagissait à une tradition qui depuis l'Antiquité (le ut pictura poesis d'Horace) avait assimilé les deux arts. Est-ce à dire que la description n'a pas à sa place en littérature, pas plus que la narration en peinture?

II.2.3. La temporalisation de la description

Un paysage se voit d'un coup mais se décrit progressivement, d'où un inévitable risque d'artifice. Par quoi commencer lorsqu'on décrit? Comme justifier tel ordre de la description plutôt que tel autre? Inévitablement, la description temporalise l'instantané. Nous allons voir que c'est à la fois une difficulté et une chance de la description.

Prenons pour exemple la fameuse description du gâteau de mariage d'Emma dans Madame Bovary:
"À la base, d'abord c'était un carré de carton bleu figurant un temple avec des portiques, colonnades et statuettes de stuc, tout autour, dans des niches constellées d'étoiles en papier doré; puis, se tenait au second étage un donjon en gâteau de Savoie, entouré de menues fortifications en angélique, amandes, raisins secs, quartiers d'orange; et enfin, sur la plate-forme supérieure qui était une prairie verte où il y avait des rochers avec des lacs de confitures et des bateaux en écales de noisettes, on voyait un petit Amour, se balançant à une escarpolette de chocolat, dont les deux poteaux étaient terminés par des boutons de rose naturelle, en guise de boules, au sommet. "

Le gâteau de mariage, objet simultané, même s'il est composé d'une diversité de parties, nous est donc décrit dans une successivité de parties. On a quelques raisons d'être surpris par la présence d'indications temporelles (d'abord, puis, enfin). À quelle temporalité peuvent-elles bien renvoyer? Certainement pas au temps de l'objet, qui est inanimé. Une hypothèse est que ces indications renvoient au temps de l'énonciation: nous devons les interpréter comme un commentaire de l'énonciateur sur l'ordre de son discours (d'abord je vous parle du carré de carton bleu, puis du donjon et enfin de la plate-forme). Si c'est bien le cas, la description signalerait sa propre temporalité discursive. Ce serait aussi une façon de donner l'impression qu'on n'a pas suspendu la temporalité narrative, même si, en réalité, on l'a fait, en glissant du temps de l'action représentée au temps du discours successif.

L'intégration de la description dans le récit s'opère donc à travers un ensemble de procédés destinés à éviter que les passages descriptifs ne soient ressentis comme des pannes laborieuses, des arrêts du temps de l'action. On parle alors de motivation de la description.

II.2.4. La motivation de la description

Le plus courant de ces procédés consiste à motiver la description, c'est-à-dire à introduire dans le récit une situation qui la justifie. Pour cela, il est nécessaire que le narrateur délègue la responsabilité de la description à un personnage. Il s'agit de faire en sorte que l'action conduise le personnage à observer un objet, à le décrire pour autrui ou à s'en servir. Ce procédé est particulièrement fréquent dans la littérature réaliste, notamment chez Zola.

Prenons le début de Au bonheur des dames. On a là un exemple net de la façon dont la narration construit une situation de regard. Le narrateur raconte l'arrivée à Paris de Denise et de ses deux frères, jeunes orphelins qui n'ont jusque là jamais quitté leur province. À peine débarqués, ils cherchent la boutique de leur oncle Baudu.

Sur le chemin, ils tombent stupéfaits devant la vitrine d'un grand magasin, Le Bonheur des dames:
"Denise était venue à pied de la gare Saint-lazare, où un train de Cherbourg l'avait débarquée avec ses deux frères, après une nuit passée sur la dure banquette d'un wagon de troisième classe. Elle tenait la main de Pépé, et Jean la suivait, tous les trois brisés du voyage, effarés et perdus au milieu du vaste Paris, le nez levé sur les maisons, demandant à chaque carrefour la rue de la Michodière, dans laquelle leur oncle Baudu demeurait. Mais comme elle débouchait enfin sur la place Gaillon, la jeune fille s'arrêta net de surprise. ― Oh! dit-elle, regarde un peu, Jean. Et ils restèrent plantés, serrés les uns contre les autres. "

Nous avons ici affaire à d'excellents médiateurs du regard descriptif. Denise et ses frères dévorent des yeux ce spectacle nouveau. Le narrateur y insiste longuement:
"Denise demeurait absorbée devant l'étalage de la porte centrale… Même Pépé, qui ne lâchait pas les mains de sa soeur, ouvrait des yeux énormes… "

Lorsque la description semble devenir trop longue, la narration, comme pour s'excuser, précise que le petit Jean commence à s'ennuyer. Mais après quelques menues actions, c'est le regard de Denise qui est capté par une nouvelle vitrine et autorise une relance de la description.
Denise fut reprise par une vitrine où étaient exposées des confections pour dames. Et jamais elle n'avait vu cela, une admiration la clouait sur le trottoir. Au fond, une grande écharpe en dentelles de Bruges, d'un prix considérable, etc…

La description passe donc ici par le point de vue subjectif d'un personnage, qui la justifie. C'est pourquoi Zola, dans son texte, multiplie les personnages disponibles au regard: badauds, oisifs, promeneurs insouciants. Et de même, il aménage des scènes d'attente à des rendez-vous, d'oisiveté forcée due à la maladie ou à d'autres causes. Ses personnages sont attirés par les fenêtres ou les baies vitrées propices au regard

Un autre procédé de motivation est l'introduction de scènes pédagogiques où un personnage explique à un autre l'usage d'un objet, d'une machine ou d'une activité. D'où la prolifération de personnages de néophytes, d'apprentis ou d'ignorants, confrontés à des spécialistes, des professionnels ou des techniciens. Dans une variante de ce type de motivation, les personnages agissent sur l'objet à décrire: on les saisit en pleine activité, qu'ils soient cheminots, imprimeurs ou chefs de rayon dans un grand magasin.

La motivation est donc un cadre thématique qui a pour fonction d'atténuer le contraste entre description et narration, en intégrant l'une dans l'autre. La description devient l'action d'un ou de plusieurs personnages. La description se trouve donc insérée dans la temporalité du récit. Cela lui confère une plus grande efficacité narrative et un effet de naturel qui profite au réalisme.

III. La structure de la description

Nous venons de voir comment le récit réaliste surmontait l'intemporalité de la description. Mais il reste le problème de son arbitraire. Une description peut aussi bien tenir en un adjectif (la maison blanche de Genette) qu'en une centaine de page. Une description ne comporte pas de limites a priori, d'où un risque de vertige du descriptif, qu'on a parfois reproché à Flaubert, particulièrement dans Salammbô. La description doit trouver des moyens de se limiter et de se structurer.

III.1. Description, caractérisation, sélection

Contrairement aux ambitions parfois affichées par un réalisme naïf, la description ne saurait ni être exhaustive, ni être objective. Décrire n'est pas copier le réel (ce qui serait une tâche infinie pour le plus microscopique ou le plus simple des objets). Décrire, c'est interpréter le réel, en y sélectionnant des traits caractéristiques. Ainsi les naturalistes du XVIIIe siècle, comme Buffon ou Linné, ont cherché à limiter leur description des plantes à quatre catégories de traits descriptifs: la quantité des éléments, leur forme, leur distribution dans l'espace, leur grandeur relative.

Donc, si on étudie les organes sexuels d'une plante, il suffira de dénombrer étamines et pistil, de définir leur forme, de dire comment ils sont répartis dans la fleur (en cercle, en hexagone ou en triangle par exemple) et quelle est leur taille par rapport aux autres organes (racines, tiges, feuilles, fleurs, fruits). Ce principe de sélection est déjà une organisation du réel. Car il va conduire à faire des rapprochements entre les êtres naturels sur la base de ces critères, il va induire des regroupements et des classifications. Si on retenait d'autres caractères des plantes (par exemple leur couleur ou leur parfum) il est évident qu'on les classifierait tout autrement et qu'on ferait une autre botanique. Décrire, c'est classer. Classer, c'est connaître selon un certain point de vue, toujours particulier.

Retenons-en que toute description est nécessairement sélective, limitative, mais c'est par cette limitation qu'elle est significative. Décrire, c'est orienter le regard sur des aspects du réel que l'on considère comme pertinents pour comprendre ce réel. On peut donc dire que toute description a une valeur heuristique (une valeur de découverte). Cela paraît évident dans le cas de la description scientifique, mais cela ne l'est pas moins dans celui de la description littéraire.

III.2. Organisation sémantique de la description

La description en littérature se présente comme description d'un objet précis (décor, paysage, personnage) annoncé par un thème-titre: ce sera, par exemple, un paysage vu d'une fenêtre, la maison du père Goriot, les Halles au petit matin, etc. Ce thème-titre déclenche l'apparition de sous-thèmes qui sont en rapport d'inclusion avec lui comme les parties d'un tout. Si le thème-titre est un jardin, il suscitera l'apparition de sous-thèmes tels que fleurs, allées, arbres, horizon.

Chaque sous-thème reçoit une qualification ou un prédicat qui le précisent. La cohérence de la description est donc d'abord sémantique. C'est à ce prix qu'elle produit un effet d'homogénéité et de naturel.

Si nous nous reportons à la description du gâteau de noces d'Emma, ce fonctionnement apparaît clairement. Le donjon est en gâteau de Savoie, les fortifications en angélique, la prairie verte, les bateaux en écales de noisettes, l'escarpolette en chocolat.
Toutes ces qualifications compensent la banalité de la nomenclature ou au contraire sa spécificité trop technique. Ainsi on dira des fleurs qu'elles sont irisées pour les particulariser, mais on présentera un hauban – terme en lui-même techniquement trop précis – à travers une image plus familière en le comparant à un nerf d'acier.

III.3. Organisation spatiale de la description

L'organisation de la description n'est pas seulement logique et sémantique. Elle est aussi modelée sur des référents, c'est-à-dire spatialisée. La pièce montée de Madame Bovary est décrite selon une progression régulière de bas en haut. On peut interpréter cet ordre comme un reflet de la fabrication réelle du gâteau, de son montage. On peut aussi y voir le mouvement d'un regard parcourant l'objet de bas en haut. Toujours est-il que, ce principe ascensionnel une fois adopté, la description parvient à un effet d'achèvement lorsqu'on arrive au sommet.

Les formes d'organisation spatiale de la description n'ont rien d'objectif. Elles reflètent des styles de construction de l'espace propres à des modèles picturaux. Dans la description de paysage la plus classique, on définit des directions puis on hiérarchise pour chaque direction une suite de plans, classés du plus proche au plus lointain. Mais, à la fin du XIXe siècle, cette organisation spatiale se trouve contestée en littérature comme elle l'est en peinture.

Analysons par exemple cette description de paysage nocturne dans le roman À rebours (1884) de J.K. Huysmans:
"Par sa fenêtre, une nuit, il avait contemplé le silencieux paysage qui se développe en descendant, jusqu'au pied d'un coteau sur le sommet duquel se dressent les batteries du bois de Verrières.
Dans l'obscurité, à gauche, à droite, des masses confuses s'étageaient, dominées, au loin, par d'autres batteries et d'autres forts dont les hauts talus semblaient, au clair de la lune, gouachés avec de l'argent, sur un ciel sombre.
Rétrécie par l'ombre tombée des collines, la plaine paraissait, à son milieu, poudrée de farine d'amidon et ensuite de blanc de col-cream; dans l'air tiède, éventant les herbes décolorées et distillant de bas parfums d'épices, les arbres frottés de craie par la lune, ébouriffaient de pâles feuillages et dédoublaient leurs troncs dont les arbres barraient de raies noires le sol en plâtre sur lequel des caillasses scintillaient ainsi que des éclats d'assiettes. "

Au premier abord le paysage semble structuré du proche au lointain, du premier au dernier plan. Mais, de façon significative, Huysmans choisit de faire une description nocturne où les plans se brouillent, où les masses deviennent confuses et les repères spatiaux incertains. Il tend à aplatir les profondeurs (les hauts talus sont ainsi gouachés sur un ciel sombre) et il se montre plus attentif à des effets de couleur qu'à une construction de perspective. La description s'achève sur un détail (le scintillement des caillasses) qui paraît disproportionné par rapport à l'ensemble et ne donne pas un effet de clôture.

On a souvent parlé d' impressionnisme à propos du style descriptif de Huysmans. Effectivement, il participe d'une nouvelle spatialité où les effets de surface l'emportent sur l'architecture de la profondeur, où l'importance du détail vient contester la hiérarchie de l'espace.

IV. Fonctions de la description

IV.1. Fonction ornementale
Nous l'avons vu, c'est la fonction la plus ancienne de la description. Son archétype est la célèbre description du bouclier d'Achille, au chant XVIII de L'Iliade. Elle apparaît comme une récréation dans le récit et manifeste la virtuosité rhétorique du poète, qui rivalise avec d'autres arts (dans ce cas l'orfèvrerie et la sculpture). Même si cette fonction est battue en brèche par l' effort réaliste, elle ne disparaît jamais complètement.

Les grandes fresques de Zola qui décrivent les Halles dans Le Ventre de Paris sont à la fois des documents et des tours de force stylistiques (décrire sans lasser le lecteur, déployer une richesse taxinomique tout en conférant un dynamisme à la description). La description moderne ne renonce pas à toute valeur ornementale, comme le montre sa constante référence à la peinture.

IV.2. Fonction expressive

Une autre fonction de la description apparaît à la fin du XVIIIe siècle avec l'avènement du romantisme. La description ne vaut plus seulement pour elle-même, en tant qu'imitation d'un décor ou d'un paysage. Elle établit une relation entre l'extérieur et l'intérieur, la nature et les sentiments de celui qui la contemple. En décrivant la nature on cherche à exprimer un paysage psychique.

Un passage des Rêveries du promeneur solitaire de Jean-Jacques Rousseau nous en donne une excellente illustration:
"Depuis quelques jours on avait achevé la vendange; les promeneurs de la ville s'étaient déjà retirés; les paysans quittaient les champs jusqu'aux travaux d'hiver. La campagne encore verte et riante, mais défeuillée en partie et déjà presque déserte, offrait partout l'image de la solitude et des approches de l'hiver. Il résultait de son aspect un mélange d'impression douce et triste trop analogue à mon âge et à mon sort pour que je n'en fisse pas l'application. Je me voyais en déclin d'une vie innocente et infortunée, l'âme encore pleine de sentiments vivaces et l'esprit encore orné de quelques fleurs, mais déjà flétries par la tristesse et desséchées par les ennuis. Seul et délaissé, je sentais venir le froid des premières glaces…"


On voit clairement ici comment la description se dédouble, chaque aspect de la nature devenant métaphore du sentiment intérieur: la douceur triste de la lumière, la flétrissure des fleurs, le froid hivernal constituent les images d'un paysage moral et affectif. La description de la nature prend un tour psychologique.

Dans le texte de Rousseau, c'est l'auteur lui-même qui opère cette traduction psychologique des caractères du paysage. Mais plus tard, et particulièrement au XIXe siècle, la description gardera cette fonction sur un mode beaucoup plus implicite. Un paysage sera l'indice d'une tonalité affective, sans que l'énonciateur ait nécessairement besoin de le souligner ou de le préciser.

IV.3. Fonction symbolique

Plus généralement, on peut parler d'une fonction symbolique de la description chaque fois qu'elle est utilisée comme signe d'autre chose que ce qu'elle décrit. Ainsi, chez Balzac, la physionomie, l'habillement, l'ameublement et tout l'environnement des personnages révèle leur psychologie et la justifie. Au fondement de cette relation, il y a une théorie implicite du milieu: les êtres sociaux, comme les êtres vivants, sont en adéquation avec le milieu où ils vivent et par conséquent sont interprétables à partir de lui. On sait comment, dans Le Père Goriot, Balzac fait de la pension Vauquer le symbole de ses occupants.

Cette fonction symbolique prend parfois une valeur annonciatrice (ou encore proleptique). La description n'est plus alors seulement symbole de significations immédiates, elle préfigure ce qui va advenir du personnage ou de l'action dans la suite du récit. Dans À Rebours de Huysmans, Des Esseintes, le personnage principal se fait livrer des fleurs rares qui sont longuement décrites: beaucoup ont l'allure fantastique et répugnante de chancres syphilitiques. Peu après, Des Esseintes fait un cauchemar au cours duquel il voit apparaître le spectre de la Grande vérole. Et la déchéance physique de Des Esseintes à la fin du roman, atteint d'une maladie nerveuse nous est ainsi discrètement expliquée. La description proleptique résout donc à sa façon le conflit entre description et narration: au lieu de contrarier le récit, elle le programme.

IV.4. Fonction narrative de la description

La caractérisation de dernière fonction paraît être une contradiction dans les termes puisque nous avons constamment opposé narration et description. Mais elle renvoie à une économie narrative nouvelle où les places respectives de la narration et de la description se trouvent inversées: ce n'est plus la narration qui domine et sert de cadre à des description, c'est la description qui envahit l'espace narratif et nous suggère un récit.
On a assisté à un tel renversement dans certains textes de l'école du Nouveau roman, dans les années 1960. Ainsi, chez Alain Robbe-Grillet, c'est le plus souvent à travers des objets inertes ou des descriptions purement extérieures de personnage que nous est évoqué un récit qui se construit comme une succession d'indices narratifs et d'hypothèses (par exemple dans Les gommes ou La Jalousie). La description se refuse alors à assumer une fonction réaliste. Elle ne cesse de créer et de détruire la réalité à laquelle elle renvoie, en variant, se surchargeant, se contredisant.

Il ne faut pas y voir un aboutissement de l'histoire du roman mais la réalisation de son versant descriptif le plus extrême, aux antipodes du récit actionnel (dont on n'a vu qu'il ne pouvait exister à l'état pur). Cependant, il n'y a sans doute pas non plus de descriptif pur. Lorsque la description prend de l'ampleur, elle tend presque inévitablement à se narrativiser.

Conclusion

Au terme de ce parcours, je pense que l'utilité des descriptions vous apparaît beaucoup plus clairement. Bien loin de se réduire à des morceaux détachables purement décoratifs, les descriptions sont des lieux textuels saturés de sens. Sauter les descriptions, comme le font parfois les lecteurs pressés, c'est prendre le risque de manquer une très grande part de l'information narrative.

Bibliographie
Adam, Jean-Michel (1993). La description. Paris: PUF, coll. «Que sais-je?»
Genette, Gérard (1969). Frontières du récit in Figures II. Paris: Points/Seuil.
Hamon, Philippe (1972). Qu'est-ce qu'une description? in Poétique 12. Paris: Seu
Hamon, Philippe (1981). Introduction à l'analyse du descriptif. Paris: Hachette.
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Edition: Ambroise Barras, 2004